Je répétai machinalement :
— Bouddhiste ! quelle pitié !
C’était le prince Javanais qui l’avait poussée dans cette voie. D’ailleurs, il y avait deux lamaseries dans les environs de l’indigoterie de Monsieur Varoga et Eva aimait à s’entretenir avec des lamas femmes qui portent des robes rouges et doivent être d’une extraordinaire malpropreté. Durant un temps, Eva faisait ses confidences à Inès. Eh bien ! Eva aimait par-dessus tout le plaisir. Elle préférait chez un homme un beau physique à une grande intelligence. Elle l’avait souvent montré d’ailleurs !
Et là-dessus Inès eut un regard de côté qui voulait dire : vous en savez quelque chose ! et que je trouvai déplacé. Mais j’entendais tout, comme à travers un songe.
C’était là un problème bien curieux qu’une femme douée — ici Inès s’arrêta et reprit après un silence en appuyant sur chaque syllabe — d’autant de tempérament qu’Eva, pût avoir des désirs de vie religieuse, fût une mystique et non pas une mystique chrétienne, mais une mystique hindoue.
Il y avait longtemps qu’Eva ne pratiquait plus sa religion. Elle avait des talismans thibétains et des sachets bénis par des saints, habitants de l’Himalaya. Des folies, de pures folies ! Inès s’était presque fâchée avec elle, car on peut tout faire, n’est-ce pas ? mais il ne faut pas toucher à ce qui est sacré.
Si moi, personnellement, témoin de tout le drame, je n’avais pas été sûr de la mort d’Eva, si je n’en avais pas eu des preuves formelles, Inès considérait comme possible qu’elle fût, à l’heure actuelle, volontairement enfermée dans un couvent de nonnes bouddhistes.
Je sais combien il faut peu tenir compte des divagations des femmes quand elles parlent les unes des autres. Inès avait dû prendre les boutades d’Eva pour des réalités. J’avais eu assez de conversations avec Eva et j’étais assez perspicace pour m’être rendu compte d’un penchant religieux aussi saugrenu, s’il avait existé dans son âme.
Le cocher avait dû faire un détour, car nous aurions dû être arrivés devant chez moi depuis longtemps.
Avec une habileté extrême et une opportunité dans laquelle j’excelle, j’avais pris la main d’Inès et elle ne l’avait pas retirée. La pluie faisait des dessins mystérieux dans les carreaux. Je sentais que nous traversions des quartiers morts. Un je ne sais quoi de fluide et d’insaisissable faisait pressentir la venue prochaine de l’aurore. Je respirais l’haleine tiède d’Inès et son amour de la vie se communiquait à moi par la main que je serrais. Elle avait cessé de parler et il me sembla qu’elle allait défaillir.