Le lendemain du jour de mon mariage coïncidait avec je ne sais plus quelle fête chinoise que l’on célébrait non seulement dans le campong chinois, mais encore dans les quartiers arabes et hindous.

J’avais l’habitude, dans ces occasions, d’obéir aux usages pratiqués par mon père. J’ouvrais le rez-de-chaussée de ma maison et les portes de mon jardin et la foule venait, toute la journée, admirer mes collections et mes animaux.

Je m’étais accoudé, vers le milieu de l’après-midi, à une fenêtre du premier étage et je regardais distraitement les Cinghalais à figure efféminée, les Hindous de bronze aux cheveux flottants, les femmes Malabares au nez orné de pendeloques, aux doigts de pieds garnis d’anneaux d’argent, les Chinois familiaux en lustrine noire avec des cortèges d’enfants. Tous défilaient devant les cages, sous la surveillance de mes gardiens et de quelques policemen sikhs en uniforme blanc et en turban rouge envoyés par le résident, et j’entendais avec satisfaction leurs cris admiratifs et leur murmure d’effroi quand ils contemplaient le tigre de Java, à l’œil unique.

Inès qui était dans une pièce voisine entra tout d’un coup dans celle où je me trouvais. Elle tenait une lettre à la main et elle me dit en souriant, négligemment et sans me regarder :

— J’ai oublié de vous dire que j’avais reçu il y a quelques jours, une lettre d’une de mes amies de Java.

Elle avait sur son visage la même expression de satisfaction amère qu’elle avait eue, plusieurs fois, pendant nos fiançailles, pour me dire des choses désagréables, telles que des indications de sommes très élevées à payer ou des récits de rencontres de Français très séduisants.

Je pris la lettre et je la parcourus. Elle ne contenait rien d’intéressant pour moi. Elle donnait des nouvelles de beaucoup de personnes de la société de Batavia qui m’étaient inconnues, elle semblait n’être que la suite d’une lettre précédente.

J’allais la rendre à Inès lorsque je lus le post-scriptum.

Nous ne savons rien de plus au sujet de la belle amie du prince, de la soi-disant fiancée du dompteur. Son père, paraît-il, fume de plus en plus et est difficilement visible. Quelqu’un de tout à fait digne de foi qui est allé le voir prétend lui avoir entendu dire à quelqu’un avec qui il avait une conversation très animée : Ma fille est désormais morte pour moi.

Je laissai tomber la lettre. Inès remuait des objets dans la pièce et me surveillait du coin de l’œil.