Cela ne fit qu’augmenter ma colère.

La police anglaise est très bien faite. Plus encore que toutes les polices du monde, elle donne immédiatement raison, si deux hommes ont un différend, au mieux vêtu, à celui qui appartient à la classe sociale la plus élevée.

Les policemen qui intervinrent ne demandèrent aucune explication. Ils se jetèrent sur l’homme accusé de vol, comme sur un voleur professionnel, et ils entraînèrent avec brutalité cette créature inoffensive que je venais de jeter dans le cercle du mal et qui ne faisait aucun geste pour protester.

La justice n’avait pas encore subi à Singapour le contrecoup de la réorganisation de la justice des Indes. Elle était rapide et dure aux pauvres, comme toutes les justices qui ont plus souci d’ordre que de justice.

En matière de vol flagrant ou d’attaque à main armée, un juge anglais se prononçait sans appel, et il n’y avait pas d’inutile procédure et de bavardage d’avocat. Le juge était seulement assisté d’un conseiller indigène, Hindou, Chinois ou Malais, chargé de l’éclairer sur les usages et coutumes de ces peuples et qui servait en même temps d’interprète.

Je fus appelé au tribunal le lendemain. J’avais été tellement approuvé par tout le monde pour avoir fait arrêter un voleur que j’avais fini par me persuader que j’accomplissais une action louable et que je m’y rendis avec une conscience tranquille.

Le tribunal était un vieux monument à colonnes datant de la fondation de Singapour et la justice s’y rendait du haut d’une petite estrade où siégeait le juge, dans une salle aux murs nus, construite en blocs cyclopéens et dont l’immensité de pierre devait impressionner les indigènes. Il y avait devant la porte un poste de cipayes dont le sergent me salua militairement quand je passai.

Tout se passa très rapidement et du commencement à la fin mon amour-propre fut caressé par les signes extérieurs de considération que chacun manifesta pour ma personne.

Outre le salut du sergent des cipayes, je note l’obséquiosité du chapelier anglais qui m’avait vendu le chapeau de paille et que j’avais fait citer comme témoin, le mouvement de curiosité qui passa parmi les assistants quand je parus et la légère inclinaison de tête du juge qui voulait dire : Je suis un juge impartial. Je ne donne ni approbation ni désapprobation à ceux qui comparaissent devant moi, mais je vois d’un coup d’œil à quelle personnalité j’ai affaire.

Ce juge était un vieillard gras et rasé avec des yeux tout petits et très brillants.