L’homme au chapeau sortit brusquement entre deux policemen sikhs d’une porte basse qui était derrière l’estrade du juge. Il était nu-tête et il avait des menottes. Il avait les traits tirés de quelqu’un qui a mal dormi, mais son visage avait un calme extraordinaire qui pouvait très bien passer pour le cynisme d’un voleur habitué aux vols, aux arrestations qui suivent les vols, aux condamnations qui suivent les arrestations.
J’évitai de fixer ses yeux. Je les rencontrai pourtant une seconde et je vis, à ma grande surprise qu’ils étaient plus clairs encore que la veille, mais dépouillés de leur étonnement douloureux et entièrement exempts de reproche. Cela me fut insupportable et mon irritation augmenta, quand je m’aperçus en répondant à une question insignifiante d’un assistant, que ma voix était mal assurée.
Le conseiller indigène tempère d’ordinaire la sévérité du juge, il plaide la cause de l’accusé. Mais on ne put dans ce cas faire appel à aucun des conseillers, l’accusé s’étant déclaré Thibétain et parlant parfaitement l’anglais.
Dès le début, la cause sembla entendue d’avance.
Le greffier me demanda mes noms et qualités avec une nuance de la voix qui voulait dire : ceci est une pure formalité, nous les connaissons bien !
Quelques rires partirent de la foule quand le Thibétain questionné sur son nom et son lieu d’origine, répondit qu’il s’appelait Djohal et qu’il appartenait à une lamaserie située dans l’Himalaya en un endroit qui n’était mentionné sur aucune carte. Un vieillard du faubourg Choulia chez lequel il habitait à Singapour était son seul répondant.
Ce vieillard était convoqué. On l’appela. Un cri grêle retentit dans l’assistance et un très vieil Hindou, vêtu de haillons s’avança en tremblant. Il était d’une extraordinaire timidité et il ne parlait que l’Hindoustani et encore un dialecte du nord que personne ne comprit. Soudain, impressionné par la majesté du tribunal il se mit à pleurer.
Le juge le pria avec impatience de se retirer.
Il y eut de nouveaux rires quand l’accusé répondant à une question du juge, déclara qu’il avait trouvé mon chapeau flottant dans une rivière de Java et qu’il l’avait pêché avec son bâton. Il avait pensé qu’il n’y avait aucun mal à mettre sur sa tête un chapeau errant au fil de l’eau. Il sentait l’invraisemblance de cette explication, mais il était obligé de la donner parce qu’elle était vraie.
La douceur avec laquelle il s’exprimait sembla à tous de l’hypocrisie. Il y avait dans la lassitude de ses épaules le sentiment que toute lutte était inutile, qu’il était pris dans le piège de la méchanceté des hommes et qu’il ne pourrait s’en échapper.