Le juge haussa les épaules. Il savait à quoi s’en tenir. Il me demanda de prêter serment. Je lus dans ses petits yeux, sa face large et plissée : Simple formalité ! Je vous connais comme un parfait gentleman d’une honorabilité renommée.

Il m’était impossible de revenir en arrière, bien qu’à cette minute je l’eusse voulu de tout mon cœur.

J’étendis la main. Mais je ne reconnus pas le son de ma voix sans timbre. Et tout à coup j’éprouvai cette sensation de vide autour de moi qu’il ne m’était arrivé de ressentir que lorsque j’étais en danger de mort.

Je me trouvai seul dans un espace illimité, un abîme profond du fond duquel je faisais monter, d’une voix blanche, le faux serment, le témoignage éternel de l’injustice du fort contre le faible. Autour de moi il y avait de hautes murailles de pierre, non pas celles du tribunal mais des déroulements de pics, tous les Himalayas avec leurs neiges inviolées, leurs lamaseries secrètes, leurs mystères légendaires. L’homme au chapeau était au loin sur une hauteur avec un visage serein, rigoureusement exempt de mal. Et derrière lui, à travers lui, dans un panorama vertigineux se déroulaient tous les faits de mon existence injuste et stupide. Des perroquets sanglants tombaient dans des arbres, des cerfs bramaient désespérément, des singes pleuraient sur leurs morts, des troupeaux de buffles fuyaient, des hiboux battaient des ailes, des geais bleus palpitaient, un grand œil de tigre saignait. Et moi, le tueur de bêtes, la main étendue, au milieu de ces images extravagantes, je prononçais la formule du serment inique.

Cela ne dura, cela ne put durer assurément que quelques secondes. Mais pendant ce temps rapide, ce temps éternel, mon esprit dédoublé avec une lucidité extraordinaire était fixé sur le visage du juge et suivait les changements de sa physionomie.

Ses petits yeux s’étaient fixés d’abord au hasard et avec indifférence sur un coin de la table qui était devant lui et qu’il tapotait de la main, comme quelqu’un qui attend la fin d’une chose sans importance. L’absence de timbre de ma voix le fit me regarder bien en face en même temps que sa main s’immobilisait. Et pendant que je prononçais la formule, une grande attention cristallisa ses traits, ses yeux minuscules s’allumèrent et je vis, à n’en pas douter, la clarté de la vérité apparaître sur son visage large et le transformer.

J’en fus tellement sûr que j’en éprouvai une sensation de soulagement infini et que je fus tenté de l’interpeller pour lui affirmer que ce qu’il pensait était vrai et que j’étais en train de faire un faux serment.

Ah ! s’il avait tenté de me confondre, de prendre la défense de l’homme sans classe, injustement accusé, je crois que je l’aurais serré sur mon cœur pour cette lumière d’intégrité que j’avais aperçue dans son regard.

Mais c’était un lâche comme les autres et comme moi-même. Avait-on jamais entendu parler d’un juge accusant d’un faux serment un Européen riche et connu pour défendre un vagabond ?

La lumière de justice s’effaça sur le visage du juge. Derrière lui les bêtes disparurent, les Himalayas neigeux redevinrent des murs de tribunal. L’ordre social qui avait un instant failli être troublé par le mensonge d’un honorable gentleman, l’éclair de perspicacité d’un juge se reconstitua autour de moi avec son impitoyable puissance.