Il y avait sur mon passage, dans les branches des arbres, des bruits d’ailes, de vols d’oiseaux nocturnes que je mettais en fuite. Le sentiment que des créatures légères pouvaient se soulever dans l’air délicieux de la nuit, traverser les vapeurs flottantes, s’élever plus haut que la cime des arbres, me donnait un curieux sentiment d’envie, un désir de voler comme elles dans l’espace et je me surpris à ouvrir mes bras tout en courant et à les agiter comme si j’étais un homme, porteur d’ailes.
Je gravissais maintenant la pointe de Bukit-Timah afin de découvrir à son sommet la rade, le détroit, l’horizon des mers. J’avais dépassé l’établissement des jésuites quand le pressentiment de l’aurore se répandit mystérieusement autour de moi en une confuse blancheur.
La route se terminait au sommet de la pointe par une vaste clairière et au milieu de cette clairière, dominant la masse des nopals, des aréquiers, des bambous, des banians, jaillissait, comme un balai dominateur, un prodigieux cocotier.
Et à la minute où j’atteignis la clairière un rohi-rohi, oiseau minuscule, perché sur la plus haute branche de ce cocotier, commença son chant régulier, annonciateur du soleil levant.
Ma première pensée, une inexplicable pensée, telle que je n’en avais jamais eue de semblable, fut de gravir le cocotier et de chanter avec le rohi-rohi. Mais cette tentative eût été vaine vu la hauteur de l’arbre. Du reste l’oiseau se serait enfui.
J’écoutai le chant du rohi-rohi et je lui trouvai une beauté inconnue qui me remplit d’émotion. Il me sembla que je comprenais le sens profond de cette matinale harmonie. Le rohi-rohi célébrait le changement des ténèbres en clarté. Il s’était perché au sommet de l’étonnant cocotier pour contempler de ce poste vertigineux, l’apparition du soleil dans la mer de Chine et glorifier cette apparition.
Mais ce qui me troublait profondément, c’était la correspondance que j’établissais entre le chant de l’oiseau et mon propre désir intérieur de voir la lumière. Moi aussi, je sentais que le soleil levant était proche, que les ombres du mal allaient se dissiper dans la forêt de mes pensées et j’aurais voulu pouvoir regarder, du haut d’un cocotier poussé en plein ciel de l’âme, la naissance de mon soleil.
Et il y avait aussi dans le chant du rohi-rohi quelque chose que je n’avais jamais entendu et dont le sens demeurait pour moi plein de mystère. J’entendais distinctement à peu près ceci :
— Nous naissons les uns des autres, nous sommes tous frères. Du sein des bêtes, l’homme a tiré sa forme. Je suis avec mon plumage et mon bec le fils du cocotier qui m’abrite et le cocotier ensoleillé tire lui-même sa substance de la terre originelle. Gloire au soleil qui se lève pour éclairer la famille des êtres vivants ! Car nous naissons les uns des autres, nous sommes tous frères.
Je me mis sur la pointe des pieds et je tendis le cou pour distinguer le contour de l’oiseau.