— Absolument rien, répondit-il. Et j’ai déployé, pour revenir avec cette absence de nouvelles, une habileté dont tu ne peux avoir aucune idée. Je ne crois pas te faire une trop vive peine en t’annonçant la mort de M. Varoga. Tu le connaissais en somme fort peu. Il a été enterré, à la grande surprise de tous ses amis européens, selon le rite bouddhiste. Il l’avait, paraît-il, demandé avant de mourir.
Les lamas de Kobou-Dalem sont tous venus à son enterrement. Des hommes seulement. D’ailleurs l’existence d’une lamaserie de femmes n’est pas certaine. Les gens des villages que j’ai interrogés ont tous été muets à cet égard. Ils se montrent aussi très réservés en ce qui concerne la disparition d’Eva. Ils semblent considérer celle-ci comme morte. Je dis : ils semblent, parce que l’hypothèse que tu as envisagée a été envisagée par d’autres que par toi.
Mais quelle singulière mentalité que celle des Javanais et comme ils sont mystérieux ! Je n’ai pu d’ailleurs me faire comprendre d’eux que grâce à ma profonde connaissance de l’Hindoustani et surtout du dialecte Malabarais qui a beaucoup de mots communs avec le Jawo.
Mon cousin se frotta les mains avec fierté et ajouta :
— Tu aurais envoyé tout autre messager européen qu’il n’aurait rien pu apprendre de positif.
— Tu as donc appris quelque chose de positif, repris-je.
Il secoua la tête et après un assez long silence calculé, il dit :
— J’ai appris en réfléchissant que les mystères sont dangereux et mauvais parce que ce sont des mystères et que seule la tangible réalité est bonne. Pour toi, la tangible réalité est Inès.
Tu peux toujours te figurer qu’Eva ayant perdu momentanément la raison, soit à cause du caractère redoutable d’un temple et d’une forêt, soit à cause de ta propre attitude — ici mon cousin me jeta de côté en plissant les yeux, un regard empreint de ce libertinage bourgeois qui est plus odieux que la plus basse débauche, — tu peux te figurer qu’Eva a été recueillie dans une lamaserie de femmes et qu’elle y est demeurée. Tu peux te figurer que par une de ces bizarreries auxquelles les femmes sont sujettes, elle s’est plu avec des créatures ascétiques, qu’elle s’est convertie à leur culte, bouddhiste ou autre et qu’elle se promène en ce moment, vêtue d’une robe rouge, entre des murailles de terre battue, dans un des endroits les plus sauvages de la terre.
Elle aurait fait savoir dans ce cas à son père qu’elle était vivante et qu’elle ne voulait plus sortir de sa lamaserie et cela aurait permis à celui-ci de dire à quelqu’un que sa fille était morte « pour lui ».