Nous aurions pu apprendre la vérité par la bouche de M. Varoga. Mais il vient de mourir et pour tout le monde. Ce devait être d’ailleurs un singulier original, puisque, élevé dans la religion catholique, il s’est fait enterrer comme un bouddhiste. Et ceci pourrait être un indice de l’extravagante décision qu’aurait pu prendre sa fille. Il y aurait dans la famille Varoga une singulière folie de culte oriental.
Mais ce ne sont que des hypothèses et du reste à quoi bon les examiner ? Il est beaucoup plus vraisemblable et à peine plus triste de penser que cette jeune fille est morte sous la dent des fauves. La vraisemblance a une grande force. Elle est morte, mais Inès est vivante. Elle t’en veut un peu, je crois, parce qu’elle a été giflée par un singe, mais cela est de peu d’importance. Elle est assez sensible aux hommages des Français, mais il n’y a guère de Français à Singapour. Crois-moi, le mieux pour toi est de ne plus penser à Eva.
La voiture s’arrêta devant ma maison et je ne pus rien tirer de plus de mon cousin.
Je ne m’étendrai pas sur différentes particularités du caractère d’Inès et sur sa manière de se conduire à mon égard, car elles n’ont pas de rapport avec le motif qui m’a poussé à écrire ces lignes. Je dirai seulement que l’affection que j’avais pour elle se changea en une indifférence hostile à partir du moment où je la vis, un soir de pluie, écraser avec le bout de son ombrelle les inoffensives limaces qui sortaient innocemment de la terre du jardin pour errer avec lenteur, laissant derrière elles un sillage de bave d’argent.
Elle était devenue plus gaie. Elle me parlait souvent et avec une sorte de bravade d’un délicieux Français, de famille noble, qu’elle voyait chez une de ses amies et qui s’appelait de Bourbon. Je ne lui fis jamais remarquer, pour ne pas être accusé de jalousie, que ce nom avait un caractère trop français et trop historique pour être véritable.
C’est alors que je sentis qu’elle s’était totalement détachée de moi. Et c’est juste à la même époque que commencèrent de curieuses disparitions d’objets.
Le coffret où elle mettait ses bijoux partit le premier. C’était un joli coffret persan avec une miniature sur le couvercle. Je remarquai ensuite qu’Inès ne jetait plus le soir sur ses épaules un châle des Indes en soie de Calcutta qu’elle aimait beaucoup. Je trouvai vide un tiroir où il y avait d’ordinaire des éventails et une collection de foulards multicolores.
Je croisai, un après-midi, sur la porte un matelot chargé d’un énorme paquet soigneusement emballé. Comme Inès avait l’air de veiller au départ de ce paquet, je lui demandai ce qu’il contenait. Elle me répondit avec une feinte négligence qu’elle faisait raccommoder quelques chemises et que sa lingère avait envoyé, pour les prendre, son mari qui était matelot.
— C’était là, ajouta-t-elle, de petites choses qui ne regardaient pas les hommes.