Je me contentai de répondre en considérant l’énormité du paquet sous lequel ployait le dos robuste du mari de la lingère :

— Quelle quantité de chemises !

Je ne sais comment Inès put trouver un prétexte valable pour prononcer le nom de l’Étoile d’Argent, un superbe trois-mâts qui était en ce moment dans le port de Singapour et qui devait mettre à la voile le lendemain pour Zanzibar.

Entre tous les navires, celui-là était le seul au sujet duquel ses lèvres auraient dû rester muettes. Mais Inès appartenait à cette catégorie de femmes qui ont en elles un génie intérieur qui les oblige à dire tout ce que leur raison leur défend de dire et qu’elles ont intérêt à ne pas dire.

J’appris donc que le capitaine de l’Étoile d’Argent était un noble Français, appelé de Bourbon, qu’Inès avait eu l’occasion de rencontrer chez une de ses amies.

Et tout de suite après, comme Inès était allée faire à six heures sa promenade habituelle sur l’avenue royale, un domestique vint m’annoncer qu’il y avait dans le salon un visiteur qui n’avait pas dit son nom.

J’ai parfois des intuitions singulières. Je sus aussitôt par intuition que le visiteur qui voulait me parler était le délicieux Français d’une très ancienne famille, capitaine de l’Étoile d’Argent.

Je me rendis au salon et dès que j’en ouvris la porte je m’aperçus que je m’étais trompé. J’avais devant moi cet Italien, second de navire, que j’avais connu à Batavia et de la chambre duquel j’avais vu Eva sortir par une échelle.

Il n’avait pas vieilli. Sa moustache était retroussée et noire d’une teinture récente. Il semblait plus velu qu’auparavant et il avait ce je ne sais quoi d’animé et de satisfait que le succès donne à certains hommes.

Il entama la conversation avec une gaîté primesautière que je ne lui avais pas connue.