Selon le désir de son père, Joachim de Castro épousa Rachel Jehoudah. Ils ne revinrent jamais à Goa. Rachel relisait souvent la dernière lettre qu’elle avait reçue de Mozambique et qui se terminait ainsi :
— … Ce n’est pas ton bonheur que j’ai considéré, car le bonheur n’est pas le but, ce n’est même pas la réparation du tort que tu as causé. J’ai voulu ramener celui que tu avais volontairement fait rétrograder sur le chemin de l’homme, dans la voie droite où chacun est à même de regarder l’au-delà avec une tranquillité résignée. Et ainsi au-dessus de nous, dans le domaine des causes et des effets, j’ai interrompu un courant d’ombre, la chaîne du mal qui est éternelle si le pardon actif n’intervient pas, si l’amour ne remplace pas la vengeance.
Pendant que j’achève cette lettre, il prie. Nous ne savons ni l’un ni l’autre si nous vivrons jusqu’à l’arrivée du bateau. Mais cela n’a plus guère d’importance pour nous. Nous aurons transmis à nos enfants l’exemple de la réconciliation. Tout à l’heure nous nous étendrons sur le même lit de feuilles et le sommeil de mon compagnon sera paisible. Tu te demandes sans doute comment je lui ai donné cette paix, comment j’ai pu rendre l’espérance à celui qui en a été dépouillé. Ce ne fut pas avec des idées. Il ne m’a pas écouté tout d’abord. Il a continué à regarder loin, du côté de la nuit qui venait. Ce ne fut pas non plus à l’aide des objets de son culte. J’avais pensé qu’il y avait dans leur matière usuelle une force bienfaisante qui aide l’esprit. J’ai inutilement répandu à terre le chapelet et la croix des chrétiens, à côté d’un pain, d’une pendule et d’une boussole. Je ne me suis pas de suite rendu compte de ce qui agissait sur son âme. Ce n’est qu’à la longue que j’ai compris la force de la pensée d’amour que j’avais en moi. J’ai placé cette pensée d’amour comme une lumière, dans sa misérable cabane de condamné, sur le sable de la rivière, dans la forêt où j’ai coupé à l’aurore des arbres avec lui. Et quand j’ai vu le cœur désespéré se fondre soudain et tomber le masque de pierre du visage de la haine, il m’a semblé que la forêt devenait silencieuse, que les vapeurs des étangs se dissipaient, qu’il se levait autour de nous une lumière plus claire que celle du soleil levant. Alors je n’ai pas pleuré parce que j’ai épuisé jadis la somme des larmes qu’une créature peut répandre, mais j’ai éprouvé une allégresse tellement pure que j’en ai souhaité une semblable à tous les êtres de la terre et surtout à toi, mon enfant.
L’amour est la grande force du monde. Toutes mes années d’étude et mon expérience ne m’ont appris que ce secret et je te le lègue.
Ici on enterre les hommes à l’endroit où ils tombent. Si tu ne me revois pas, et si je meurs loin de toi, ne t’attriste pas de ma solitude. Je ne suis plus seul. Je reposerai à côté d’un homme que je suis arrivé à aimer et auquel j’ai communiqué cet amour. Nous sommes deux. Nous avons lutté fraternellement contre les arbres, le soleil torride et la fièvre. Nous avons décidé de ne plus nous quitter. Nous sommes contents et tranquilles à la pensée que nos os seront mêlés, que nous dormirons côte à côte. Et s’il y a un autre voyage à entreprendre, s’il y a un réveil, c’est ensemble que nous nous lèverons pour repartir.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Première Partie | |
Pages | |
| La Maison de l’Entremetteuse | |
| L’Homme de Goa | |
| Le Pogrome | |
| Le Témoin de Dieu | |
| La Ville agonisante | |
| L’Église des Rois Mages | |
Deuxième Partie | |
| L’Archevêque qui converse avec Dieu | |
| L’Orgueil, la Cupidité, la Luxure | |
| Le Quartier sous les Eaux | |
| La Racine des Passions | |
| La Forme de la Vengeance | |
| La Jalousie | |
| Le Couteau | |
Troisième Partie | |
| La Confession de Castro | |
| La Chaîne du Mal | |
| La Mort de l’Archevêque | |
| Les Fils seront punis pour les péchés des Pères | |
| Le Pénitencier | |
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 2 JUIN 1928
par les
ÉTABLISSEMENTS BUSSON
117, RUE DES POISSONNIERS, PARIS