Après trois jours de lente navigation, d’abord entre des brousses désolées, puis entre des murailles de forêts vierges, le navire stoppa auprès d’une longue bande de sable. Il y avait à son extrémité une étroite piste aboutissant à une piste plus large, ouverte à la hache, dans l’entrelacement des bois et des lianes. Un peu plus loin, dans une clairière, au bas d’une pente, une misérable case de planches représentait le poste le plus avancé atteint par la compagnie d’exploitation du Mozambique.

Le capitaine du vapeur accompagna Jehoudah jusqu’à la maison de planches de Castro. Il le soutenait, car il avait la fièvre et il marchait avec difficulté. Un marin portait derrière eux, outre les provisions de la semaine envoyées par la compagnie, un paquet d’objets divers achetés par Jehoudah à l’intention de Castro. Le capitaine raconta ensuite qu’il avait constaté avec surprise que le paquet du médecin juif contenait un crucifix d’assez haute taille avec un Christ en ivoire. C’était, dit-il, ce qu’on pouvait se procurer de mieux dans le genre, à Mozambique. Et il ajouta qu’il voyait pour la première fois de sa vie un juif faire de la propagande chrétienne.

Contrairement à ce qui avait été convenu, le vapeur ne ramena pas Jehoudah à Mozambique.

— Quand nous sommes arrivés, raconta le capitaine, Castro était assis sur sa porte et regardait la forêt avec fixité. Il jeta sur nous un regard indifférent et se détourna exactement comme si nous n’avions pas paru au bout du sentier. Jehoudah me demanda de le laisser seul avec Castro, ce que je ne fis pas sans quelque inquiétude. La maison n’est qu’à quelques minutes du fleuve. Il me promit de me rejoindre seul au bateau, un peu plus tard. Je vis en me retournant que le médecin s’était assis à côté de Castro, toujours immobile, et lui parlait. Je restai assez longtemps à les considérer. Le condamné continuait à ne donner aucune preuve d’attention. A la fin, je rentrai au bateau et j’y passai la nuit. Dès le matin, Jehoudah me rejoignit pour me dire qu’il ne repartait pas avec moi. Il avait le visage d’un homme qui n’a pas dormi, mais qui est satisfait. Comme j’insistais, il me dit de n’avoir aucune inquiétude. Il comptait passer toute la semaine là. Les provisions qu’il avait apportées dans le paquet qui contenait le crucifix, jointes à celles destinées à Castro, devaient suffire pour deux. Il redescendrait vers Mozambique au prochain retour du bateau, la semaine suivante. Il devait en réalité entreprendre un voyage beaucoup plus lointain.

Le capitaine du vapeur avait reçu, en faisant à nouveau la remontée de la rivière, l’ordre formel de ramener avec lui Castro et Jehoudah. Le gouverneur de la colonie et le directeur de la compagnie avaient pensé d’un commun accord que le seul moyen de préserver un homme de l’âge de Jehoudah d’un séjour dans la forêt qui pouvait lui être mortel, était de rappeler le condamné qui était la cause de son départ.

Voici le récit que fit le capitaine à son retour. Il refit plus tard ce récit à Joachim de Castro et à Rachel Jehoudah quand ils vinrent ensemble à Mozambique et quand ils remontèrent la rivière avec lui pour voir la tombe de leur père.

— Nous longions la grande bande de sable qui marque la fin de notre voyage. Nous arrivions à l’heure habituelle, c’est-à-dire à la fin de l’après-midi. Je distinguais les formes de deux hommes, assis sur le sable et se soutenant l’un l’autre. Ils étaient serrés comme deux frères. L’allongement de leurs corps marquait davantage la disproportion de leur taille. Ce qui me frappa pourtant, c’est que, malgré son extrême petitesse par rapport à son compagnon, le médecin Jehoudah avait dans sa manière de tenir Castro aux épaules un je ne sais quoi de large et de protecteur qui le faisait paraître tout de même plus grand. Tous deux devaient être là depuis plusieurs heures. Sans doute avaient-ils espéré voir arriver le bateau plus tôt qu’à l’ordinaire. Ils avaient dû être atteints presque en même temps et depuis plusieurs jours par cette malaria propre à la région et l’arrivée du bateau coïncida avec leurs derniers instants. Peut-être Castro était-il déjà mort quand je débarquai. Jehoudah se leva, fit quelques pas dans ma direction, et retomba. Quand j’arrivai auprès de lui, il me tendit deux lettres dont les adresses étaient écrites avec un soin extrême et je compris que ce qui l’avait fait vivre jusque-là était la nécessité de me remettre les deux lettres en mains propres et d’obtenir l’assurance qu’on les ferait parvenir à leur adresse. Une de ces lettres était pour Joachim de Castro à Goa, l’autre pour Rachel Jehoudah à Cochin. Quand je lui eus donné l’assurance qu’il me demandait, il poussa un grand soupir de soulagement et ferma les yeux. Toutefois, il les rouvrit et balbutia :

— Si la lettre de Castro ne parvenait pas à son fils, chargez-vous personnellement de faire savoir à Joachim de Castro que son père a souhaité vivement, avant sa mort, qu’il épousât ma fille Rachel.

On lui prodigua les soins nécessaires mais il ne reprit pas connaissance. Quant à Castro, il était mort. J’eus, lorsque je m’approchai de lui, de la peine à le reconnaître. C’était vraiment un autre homme. Son expression farouche avait disparu pour faire place à un calme presque joyeux. Il portait autour du cou un chapelet que je reconnus pour un de ceux que vendent les missionnaires de Mozambique.

J’allai jusqu’à sa cabane. Elle était dans un ordre parfait. Il y avait deux verres côte à côte, deux haches et toutefois un seul crucifix. Tout ce que je vis attestait que deux hommes avaient vécu et travaillé ensemble durant une semaine dans un parfait accord, en vérité, comme deux frères qui se seraient aimés tendrement. Nous creusâmes leur tombe l’une à côté de l’autre.