Castro refusa pendant sa convalescence, qui fut rapide, de se confesser et même de voir un prêtre. Il insista à plusieurs reprises pour qu’on enlevât le crucifix qui était au-dessus de son lit. Ce fut le seul désir qu’il émit durant cette période. Il ne s’occupa pas de sa défense. Il passait des journées entières dans un silence farouche. Il accueillit sa condamnation avec une indifférence absolue et l’air de dire :
— Qu’importe ce qui peut arriver à un homme aussi manifestement abandonné de Dieu que je le suis.
Les travaux publics se faisaient au pénitencier de Mozambique. Le passage du bateau qui portait les condamnés des colonies de Macao et de Malacca et qui devait prendre ceux de Goa coïncida avec la fin du procès. Castro y fut embarqué. De puissantes interventions avaient déjà agi sur le capitaine pour qu’il le traitât avec égards pendant la traversée.
Manoël Jehoudah prit passage sur un bateau de commerce anglais et arriva à Mozambique trois jours avant le navire qui portait les condamnés. La colonie juive était là peu nombreuse et son influence était limitée. Jehoudah s’en servit tout de même. Il entra par elle en relations avec le directeur de la nouvelle compagnie de Mozambique qui venait d’obtenir d’immenses concessions de terrains et l’exploitation des ports. La compagnie avait le droit d’utiliser à son gré le travail des condamnés du pénitencier. Elle attendait impatiemment le navire venant de Goa pour employer le nouvel effectif d’hommes au désensablement du port de Beïra. Le travail y était écrasant. Jehoudah obtint du directeur de la compagnie que Castro n’y serait pas employé et resterait à Mozambique dans les bureaux ou à l’infirmerie. Il s’installa lui-même à Mezuril, sur la côte, pour veiller sur son protégé.
Castro ne le vit pas et ne connut pas sa présence. Il crut devoir à son nom et à la situation qu’il avait eue à Goa les avantages qu’il obtint. Mais il indisposa volontairement tout le monde par son humeur taciturne, son mépris hautain. Quand il demanda à être occupé au défrichement de terrains sauvages près de la rivière Mocambo, — le long de laquelle on projetait une route en direction des monts Namouli, — on le lui accorda immédiatement. On promettait aux forçats qui allaient braver les tribus hostiles et les bêtes fauves une réduction de leur peine. C’était la peine de sa vie que Castro voulait abréger par la mort.
La compagnie avait un vapeur qui remontait la rivière et ravitaillait chaque semaine les condamnés échelonnés de distance en distance. La fièvre avait tué l’un d’eux dans sa petite maison de planches. Il fallait le remplacer sur-le-champ. Castro partit avec le vapeur et Jehoudah n’en fut prévenu que le soir.
Il tomba dans une grande tristesse. Il avait cru avoir un peu de temps devant lui. L’œuvre qu’il poursuivait et pour laquelle il aurait volontiers donné son existence était peut-être irréalisable ! Il savait, par les renseignements pris depuis son arrivée, que le séjour dans les régions marécageuses de l’Ouest était presque toujours mortel pour les Européens. Castro risquait de mourir là-bas, solitaire, au milieu de pensées de haine, avec une âme plongée dans le désespoir. Il résolut de le rejoindre. Mais le cours de la rivière était difficile et dangereux à remonter. Il lui fallut pour partir attendre à Mozambique une longue semaine le retour du vapeur de la compagnie.
La chaleur était accablante et il commençait à avoir chaque soir des accès de fièvre qui lui causaient un abattement profond. Le gouverneur de la colonie et le directeur de la compagnie vinrent le voir pour le détourner de son projet. Ils ne voyaient pas sans inquiétude ce vieillard débile affronter le climat d’une région qui venait à bout en très peu de temps des tempéraments les plus robustes. Ils devinaient confusément que c’était pour des raisons d’encouragement moral que le médecin voulait rejoindre Castro.
— Le mieux est de l’abandonner à lui-même, disaient-ils. L’aumônier qui l’a vu l’a quitté avec une fort mauvaise impression. C’est une créature qui semble tout à fait perdue.
Mais leurs efforts furent vains. Ils obtinrent cependant de lui la promesse qu’il ne resterait que quelques heures auprès de Castro. Le vapeur l’attendrait et il reviendrait à Mozambique avec lui. Jehoudah ne savait pas alors comment il serait accueilli par Castro et il envisageait l’hypothèse que celui-ci se refuserait à échanger avec lui la moindre parole.