On rechercha avec un soin tout particulier Deodat de Vega. Mais sans doute n’avait-il pas perdu le souvenir des années passées à Port Jackson. Personne n’entendit plus jamais parler de lui.
Le procès de Castro fut instruit rapidement. Oh craignait les mouvements de l’opinion, une révolte en sa faveur. C’était à tort. Une bizarre apathie, une sorte de langueur s’était emparée de Goa. Comme si un mystérieux mot d’ordre eût circulé, les tripots s’étaient fermés, les pianos et les guitares s’étaient tus, les énergies étaient mortes. Beaucoup de prêtres étaient partis. Dans le couvent des Cordeliers, il ne resta plus qu’un moine sur cinq. Il avait perdu la raison. Il s’obstinait à chanter durant le jour la prière des morts, malgré les efforts que faisaient les voisins du couvent pour le faire taire. Les deux derniers Carmes déchaussés clouèrent avec des planches la porte de leur église. Le sonneur de cloches, qui avait été obligé à regret de sonner le glas pendant l’excommunication, décrocha secrètement le battant des cloches de la cathédrale. Pour les matines et pour les vêpres, on l’apercevait dans sa tour s’agitant, tirant de toutes ses forces sur la corde pour ne produire que le silence.
Brusquement, la maladie de peau de Juana de Faria s’était déclarée avec une force inattendue. Des croûtes laiteuses étaient apparues sur son front comme une couronne. Cette affection se répandit et devint commune dans le vieux Goa. On accusa les Chinois d’avoir propagé une maladie nouvelle à laquelle on attribua des effets d’autant plus redoutables qu’elle venait de la lointaine Chine. On pensa aussi que la cause pouvait en être l’humidité, plus grande cette année-là, la pourriture ambiante. Les pluies qui avaient détruit l’église des Rois Mages avaient soulevé un ancien charnier dans un faubourg. Des ossements du siècle passé avaient été portés par l’eau dans les rues. Un pauvre homme, qui avait une cabane au ras du sol, trouva, en rentrant chez lui, un crâne dans sa cheminée. Les étangs dégageaient une odeur plus pestilentielle. La décomposition des végétaux était plus active. Des souffles empoisonnés sortaient des vieux monastères et des demeures mangées par les termites. Les tours, à demi démolies, avaient une apparence plus mélancolique et l’on croyait, à chaque souffle de vent, qu’elles allaient se coucher tout de leur long comme des vieillards épuisés, tant la ruine et la mort étaient présentes à Goa.
Il n’y eut même pas foule autour du tribunal de la ville neuve quand fut prononcé le jugement qui condamnait Castro à vingt ans de travaux publics. Il s’était à peu près rétabli de son attaque pendant les deux mois de détention qui avaient précédé son procès. Il n’avait gardé qu’une sorte de raideur dans le bras gauche qui lui faisait soulever un peu les épaules. Cela lui nuisit d’ailleurs, car ses juges, qui le voyaient de trois quarts durant qu’on lisait l’acte d’accusation, crurent que ce geste était une affectation de mépris.
Castro avait été soigné à l’infirmerie de la prison de Goa. Il se trouva, sans que personne pût s’expliquer pour quelle raison, que les deux meilleurs médecins de Bombay, qui étaient juifs, s’installèrent à Goa durant le temps de sa maladie, et, chose plus surprenante, ils obtinrent, par une démarche du gouverneur de Bombay, l’autorisation de le soigner à la prison. Ils soignèrent en même temps son fils, dont l’état était plus grave.
M. de Ribeira avait hésité pour savoir s’il ferait arrêter Rachel. Sa présence à la ville neuve auprès de Joachim de Castro provoquait l’hostilité populaire. Il la fit expulser du territoire portugais le troisième jour. Elle alla habiter à Cochin dans la maison de son père.
Quant à Manoël Jehoudah, sa vie active venait de commencer.
Manoël Jehoudah s’aperçut qu’il jouissait auprès de ses coreligionnaires d’une estime et d’une autorité plus grande qu’il n’aurait pu le supposer. Elles venaient de ses correspondances avec des rabbins érudits, étudiants de la Kabbale et de la science religieuse des anciens livres juifs. Une renommée discrète de savant désintéressé et d’honnête homme s’était constituée à son insu autour de son nom. Ceux qui, dans les colonies juives de l’Orient, avaient des situations et des fortunes, se mirent immédiatement à sa disposition. Ils s’étonnèrent un peu du choix de l’homme que Jehoudah avait résolu de protéger, mais ils ne lui posèrent pas de question et ils agirent en sa faveur dans toutes la mesure de leur pouvoir.
Dès le premier soir, Manoël Jehoudah avait résolu de ne plus montrer à Pedre de Castro un visage qui lui était odieux. Il expliqua, quand celui-ci fut transféré à la prison de la ville neuve, au médecin de l’infirmerie de la prison, les circonstances de l’attaque qui avait frappé Castro et les premiers soins qu’il lui avait donnés. Puis il partit pour Bombay d’où il ramena les deux médecins qui se consacrèrent au père et au fils.