Rachel vit que la main gauche de l’homme, qui était posée sur la cheminée, se mettait à trembler et elle distingua le petit bruit que faisait le métal d’une bague contre le marbre.
Et, soudain, l’homme fit demi-tour pour se trouver en face de Rachel et la mieux voir. Mais il le fit avec cette rapidité que l’on met, quand on perd de l’œil un adversaire redoutable et qu’on craint d’être frappé par lui durant la seconde où on ne l’immobilise plus avec le regard.
Face à face avec Rachel, seulement séparé d’elle par la table à jeu, il la considéra avidement. Et celle-ci, lucide, constata qu’il était en bras de chemise et sans col, que le tissu de cette chemise était dans une soie très fine et débordait de son pantalon tendu par son gros ventre soulevé. Elle nota que ses mains étaient chargées de bijoux et que sa poitrine était affreusement velue.
Mais la terreur de l’homme ne faisait qu’augmenter par la contemplation de la jeune fille. Son visage exprima qu’il avait la confirmation d’une chose redoutée quand il regardait dans le miroir, d’une chose redoutée peut-être depuis longtemps et entrevue dans le miroir des méditations. Il quitta à nouveau les yeux de Rachel pour regarder à sa droite une porte près de la cheminée et il fut visible qu’il pensait à quitter précipitamment la chambre. Mais il se rappela que cette porte était celle d’un cabinet de toilette qui n’avait pas d’autre issue et d’un geste rapide, en laissant échapper un bruit rauque de sa gorge, il saisit par le goulot une des bouteilles de champagne qui étaient sur la table et il l’arracha de son seau.
Il avait maintenant une arme. Mais le danger qu’il courait et contre lequel il voulait se défendre, était si inconcevable, d’une si inéluctable nature, qu’il se jugeait tout de même bien faible, bien chétif. Collé à la cheminée, sa main gauche en avant et battant l’air pour se protéger, il était plus pitoyable que terrible, il apparaissait si peu redoutable que Rachel ne songea pas à se protéger contre la bouteille de champagne et que même elle sentit s’évanouir en elle toute velléité de départ.
Le souffle qui sortait de la poitrine de l’homme épouvanté devint moins précipité, ses yeux s’écarquillèrent moins, il reposa lentement la bouteille sur la table. La réflexion intérieure pacifia ses traits, consolida ses membres, lui rendit l’usage, un instant annihilé, de sa pensée. Il considéra tour à tour les meubles, les deux couverts sur la table et ses yeux s’arrêtèrent sur la soie maculée du lit comme sur un reposoir bienveillant. Il remua avec lenteur la tête de haut en bas et Rachel comprit qu’il évoquait des souvenirs, faisait des rapprochements, pesait le poids de quelque coïncidence inconnue d’elle où sa ressemblance avec une autre femme devait jouer un rôle.
L’homme esquissa vers Rachel un geste mal assuré, prudent, comme s’il avait voulu la toucher du doigt, afin de s’assurer de la réalité de sa forme. Il n’acheva pas, sentant le ridicule d’un tel geste. Il ouvrit la bouche pour émettre une phrase explicative, mais il se rendit compte de son impossibilité à s’exprimer. Il balbutia tout de même :
— Je vous demande pardon.
Le son de sa propre voix le troubla, remua ses nerfs. Il se laissa tout à coup tomber sur une chaise. Ses traits se revêtirent de cette expression puérile, faite de laideur et de rajeunissement que donnent les larmes aux hommes vieillissants.
A ce moment, aux carreaux de la fenêtre cachée par des rideaux, claqua une large rafale de pluie et le chant des grenouilles monta, plus distinct, comme un hymne désespéré.