L’homme se releva avec une certaine peine. Il passa la main sur son front ; il prit son col sur la cheminée, noua sa cravate, remit son veston. Il en sortit d’une poche intérieure un long chapelet à gros grains de bois qu’il lança autour de son cou, puis il tourna vers Rachel une face baignée de sueur, mais redevenue calme.
Il ne fallait pas qu’elle ait peur. Elle allait s’asseoir tranquillement en face de lui. La table était mise. Ils allaient dîner. Il chercherait à lui expliquer la cause d’une folie dont il était honteux.
Et c’est alors seulement que Rachel le reconnut.
Le Pogrome
Il était lié pour elle à une impression d’eau, de lagune au soleil, de marécage entre des bouquets de néfliers. Elle avait vu pour la première fois dans l’eau l’image renversée de ce visage aux lèvres grasses, aux yeux trop brillants. Et elle pouvait dire qu’à partir de cet instant, à partir du moment où ce reflet d’homme lui était apparu entre des plantes aquatiques et des lotus, avait commencé son malheur et celui des siens.
Elle se souvenait de ce dimanche qui remontait à douze années en arrière. Elle respirait l’odeur de bois pourri du quartier juif de Goa, dans cette odeur de musc que dégageait la vieille maison mouillée d’Antonia. Elle faisait un rapprochement bizarre entre la sonnette fêlée qu’elle venait d’entendre et les cloches de ce dimanche, qui avaient, par l’effet du temps, la même résonance fausse et irrégulière.
Elle avait marché avec sa mère le long des étangs de Banguinim. Elle revenait vers Goa sur ces chaussées démolies qui datent du temps de la prospérité portugaise et, arrivées à l’angle d’un verger fermé de murs, elles s’étaient arrêtées pour se reposer sur un banc de pierre à demi enseveli sous des herbes. Rachel s’était mise à regarder l’eau de la lagune qui était en cet endroit d’une parfaite limpidité. C’est alors que le reflet de l’homme lui était apparu, qu’elle avait distingué le visage. Il y avait un autre visage à côté de celui-là. Deux inconnus s’étaient avancés silencieusement derrière sa mère et elle.
A peine Rachel les eut-elle vus dans l’eau qu’une voix, s’adressant à elle, retentissait, gaie et impérieuse :
— Continue à regarder l’eau, petite fille. Ne te retourne pas.
Le ton avait été si net, la surprise avait été si grande que Rachel était demeurée immobile durant quelques secondes. Quand elle s’était retournée, elle avait vu sa mère se débattant entre les bras d’un homme qui riait et qui finit malgré sa résistance par poser ses lèvres sur les siennes.