Elle se souvenait que celui des deux hommes qui l’avait interpellée était d’une élégance bien plus grande que celle des marchands européens qu’elle avait l’habitude de voir sur le port de Goa et qu’il souriait avec une supériorité indifférente.

Mais celui qui avait embrassé sa mère, celui qui avait proféré des paroles menaçantes pendant qu’elle essuyait ses lèvres avec dégoût et qu’elle s’en allait en l’entraînant par la main, c’était celui qu’elle avait devant les yeux, le persécuteur dont il était parlé dans le livre des malheurs juifs, le profanateur à la bouche grasse, le pieux Castro au chapelet.


Avec un fin mouchoir de soie rose il avait une fois encore essuyé la sueur de son front et il venait de prier Rachel de s’asseoir.


Et elle, en le considérant, voyait tout ce qui avait suivi dans le panorama étourdissant des souvenirs, l’obsession, les lettres reçues, les cris injurieux poussés, la nuit, dans le quartier juif par des jeunes gens qu’on disait être les fils de l’aristocratie du vieux Goa, les ricanements ironiques de leurs amis, la tristesse et l’appréhension quotidiennes.

Elle se souvenait des paroles de son père :

— Et moi qui ai cru venir au bout du monde pour y vivre en paix avec ceux que j’aime !

Son père ne savait donc pas qu’il n’est pas de bout du monde et qu’il n’est pas de paix pour des juifs. C’était le temps où l’affaire de Damas avait suscité un mouvement antijuif dans toute l’Europe et dans une partie de l’Asie et où les pogromes se multipliaient.

Deux fois par semaine arrivaient les journaux d’Europe sur le vapeur anglais qui faisait le service de Bombay. Rachel allait sur le quai les attendre avec son père car sa mère sortait le moins possible à cause de ce Castro — capable de tout, disait-on, — qui était installé avec son compagnon dans un café du port et qui l’interpellait cyniquement par son prénom quand elle passait.