Les visages des juifs se faisaient graves quand ils lisaient les journaux. Ils venaient le soir chez son père et ils commentaient cette affaire de Damas dont parlait le monde entier. Toujours cette accusation de meurtre rituel qui depuis des siècles servait de prétextes aux persécutions ! On venait de piller des communautés juives en Pologne et en Syrie. Est-ce que cela allait gagner aussi les Indes ? Il suffisait, comme à Damas, de la haine d’un seul homme pour répandre la calomnie. C’était une bien malheureuse fatalité que ce fils de chrétiens fanatiques du vieux Goa se soit épris de Dolça Jehoudah.

En vérité, Rachel se souvenait de ces juifs portugais de Goa comme de bien pauvres hommes sans courage et sans intelligence. Comme ils étaient laids avec leurs barbes sales, leurs doigts aux ongles mal soignés et leurs ridicules redingotes noires à l’européenne qu’ils portaient avec des pantalons flottants en cotonnade blanche et des sandales hindoues. Quelle différence il y avait entre eux et son père, l’intellectuel, son père le médecin qui vivait pour aider les autres et était sage et désintéressé. Quelle différence aussi, entre ces femmes aux cheveux frisés, sous des bonnets de 1830, avec leurs taches de rousseur et leur nez busqué et sa mère dont la beauté était si parfaite qu’il arrivait à Rachel de ne pas pouvoir la regarder sans pleurer d’amour.

— Savez-vous, Manoël Jehoudah, que Pedre de Castro dit partout qu’il veut enlever votre femme ? avait dit un soir à son père un de ces juifs terrifiés, qui était caissier d’un entrepôt de riz appartenant à des chrétiens.

Son père s’était contenté de hausser les épaules. Est-ce que les lois portugaises ne faisaient pas respecter les particuliers, même quand ils étaient juifs sur le territoire de Goa et si l’on voulait quitter ce territoire on relevait dans l’Inde de la législation anglaise qui était de toutes la plus protectrice du droit des juifs. Et puis l’on n’enlevait jamais que les femmes qui le voulaient bien.

Mais alors on avait parlé de choses que Rachel ne devait comprendre que plus tard. Ce Pedre de Castro, marié jeune, avait fait mourir sa femme de chagrin. Il avait un fils dont il ne s’occupait jamais. Il était hanté par le désir de la possession des femmes et sa vie était consacrée à leur recherche. Il s’était flatté d’avoir Dolça Jehoudah, coûte que coûte. Une sorte de génie mauvais s’était incarné en lui.

— Un vrai chrétien du temps des auto da fé ! disait le rabbin Haïm, qui était mulâtre, et qui prétendait descendre directement de ces tribus juives venues dans l’Inde au temps de la captivité de Babylone. Est-ce que son ami, cet aventurier qui se fait appeler Deodat de Vega, dont nul ne connaît la nationalité et qui vit aux crochets des Castro, ne fait pas ouvertement profession de mettre le mal au-dessus du bien ? Prends garde, Jehoudah, les femmes sont faibles et les chrétiens possèdent pour leur plaire un secret qui n’est pas connu des juifs.


Rachel regardait avec attention les traits grossis de Pedre de Castro et elle cherchait à y retrouver la trace de ce secret ou seulement cette expression qu’elle avait contemplée avec tant d’épouvante quand, à travers les carreaux elle le voyait passer et repasser insolemment devant sa maison.

Il sentit le poids de ce regard, mais il l’interpréta différemment. Il se leva avec précipitation et, d’un geste obséquieux, il poussa une chaise à côté d’elle.