Tout ce qui était advenu ensuite s’était déroulé avec rapidité et la lâcheté des hommes avait été la cause de tout.
Rachel se souvenait de l’impression de terreur qui était venue comme une vague dans sa vie d’enfant, impression qu’elle ne pouvait s’empêcher d’assimiler à celle qui emplissait la maison d’Antonia et dont la cause était la même, cet homme assis devant elle.
L’opinion était unanime dans les réunions du soir. C’était la nuit qui était redoutable. Les derniers pogromes, signalés par les journaux, avaient eu lieu la nuit. Il fut question de réparer et de fermer les deux portes du ghetto. Les juifs étaient jadis obligés par la loi de s’enfermer dans leur quartier. C’était une mesure de sécurité à leur égard, mais cet usage était tombé en désuétude en 1815, quand l’Inquisition de Goa avait été abolie. Les portes étaient vermoulues et ne fonctionnaient plus. D’ailleurs n’était-ce pas susciter la violence que de manifester ouvertement la crainte ?
L’âme enfantine de Rachel avait eu alors, pour la première fois, la notion de la lâcheté, dans sa rigueur calculatrice et impitoyable.
Presque tous les juifs du port de Goa étaient d’avis que, puisque la femme de leur coreligionnaire Jehoudah pouvait attirer par sa beauté des calamités sur leur colonie, comme certains métaux attirent la foudre, le devoir des Jehoudah était de quitter Goa sans retard, de fuir n’importe où. C’est vrai, le gouverneur général, bien que très chrétien, faisait respecter la loi et montrait la plus grande bienveillance vis-à-vis des juifs. Mais il n’en était pas de même des juges des districts et des cinq magistrats du tribunal de seconde instance qui appartenaient tous à de nobles familles du vieux Goa. C’était aux juifs toujours qu’ils donnaient tort, au mépris de la justice, dans tous les différends qui éclataient entre ceux-ci et les chrétiens. S’il y avait des pillages, il n’y aurait pas d’indemnité. S’il y avait des coups reçus et du sang versé, il n’y aurait pas de vengeance. Et seul un marchand de souvenirs pour étrangers qui était presque entièrement paralytique était d’avis de préparer les fusils et de descendre dans la rue à la première tentative de violence.
Pedre de Castro regardait en lui-même et se souvenait peut-être des mêmes choses que Rachel. Il fit un nouveau geste plus pressant vers la jeune fille en lui montrant la chaise et Rachel s’assit en face de lui.
Comme il a changé, pensa-t-elle. La graisse a effacé l’expression démoniaque que je trouvais alors sur sa figure. L’hypocrisie a remplacé l’audace et je suis sûre qu’il souffre de cette précoce obésité, lui qui affectait de monter avec une légèreté séduisante la rue en pente du quartier juif.
Les événements tragiques sont toujours précédés par des paroles et des signes qui pourraient permettre à ceux qui en sont frappés de les éviter s’ils osaient écouter la conscience intérieure qui a entendu les paroles et vu les signes. Rachel se souvint que son père lui avait souvent dit, par la suite, qu’il avait eu, le soir où se produisit le drame, non pas le pressentiment de ce qui arriva, — ce fut si horrible et si inattendu qu’aucune pensée n’aurait pu le concevoir, — mais une vague connaissance qu’il terminait la seule phase heureuse de sa vie.
La soirée était une soirée d’avant les moussons, orageuse et moite comme cette soirée de Bombay, avec le même relent tenace de maison pourrie.