Le phare d’Aguada faisait tourner sa flamme circulaire dans le crépuscule. Les gens étaient assis devant les portes et causaient paisiblement. Puis des rassemblements furtifs s’étaient formés. Le rabbin était passé, d’un pas rapide. Quelqu’un avait crié d’une fenêtre :

— C’est écrit sur le Livre. Nous y passerons tous les uns après les autres. Aie pitié de nous, Seigneur !

Le danger venait de se matérialiser. La calomnie menaçait d’être l’instrument de la persécution. Le bruit courait depuis le matin qu’un enfant en bas âge, le fils d’un hindou chrétien, gardien d’une église du vieux Goa avait disparu et l’on attribuait cette disparition aux juifs. Toujours le crime rituel ! Quelqu’un prétendait avoir vu Pedre de Castro en train de distribuer de l’argent à la racaille du port. C’est par le bas de la rue que les persécuteurs allaient venir. Mais un autre affirmait que Castro s’était embarqué dans le vieux Goa à l’endroit où les trois tours de l’église Saint-Joseph couvrent de leur ombre la rivière et qu’il était en train de franchir les sept milles qui séparaient cet embarcadère de la ville neuve, à la tête d’un groupe de ses amis et de leurs domestiques armés. La route longeait la rivière puis la quittait pour gravir la colline. C’était donc au haut de la rue que retentiraient d’abord les cris de mort et le bruit des armes.

Il fut question d’envoyer une délégation au gouverneur mais le rabbin venait d’apprendre qu’il avait quitté Goa, la veille, pour Bombay et qu’il ne rentrerait que dans quelques jours. On parla d’aller trouver l’archevêque ou le colonel qui commandait le fort. Manoël Jehoudah qui avait seul conservé son calme fit remarquer que l’on n’avait aucune plainte précise à formuler et que les craintes ne reposaient que sur de vagues racontars.

Cependant l’orage qui menaçait dans le ciel s’était dissipé et les étoiles rayonnantes se reflétaient avec une incomparable splendeur, à droite sur les marais de Panguinim, à gauche sur les flots de la mer phosphorescente. On voyait comme une coulée de métal bleuâtre la courbe de la rivière déserte, troublée seulement par les pétales des nagahs tombant en pluie de ses bords. Aucun bruit ne venait du port endormi. Sans doute le calme des choses se communiqua aux âmes effrayées.

Rachel se souvint qu’elle entendit avant de s’endormir la cloche d’un couvent éloigné.


Sur la chaise où elle était assise en face de Pedre de Castro, elle faillit sursauter. Cette cloche venait de résonner avec le même son cassé, contribuant à évoquer avec plus de netteté la soirée d’autrefois. Castro, de son bras étendu, tirait la sonnette près de la cheminée. Peut-être fut-il frappé lui aussi par cette similitude car ses yeux s’écarquillèrent légèrement et il fixa Rachel comme s’il attendait d’elle quelque remarque au sujet de cette caricature de cloche. Mais Rachel resta impassible, et lui se contenta de dire :

— Je sonne pour qu’on nous monte le dîner.

La mulâtresse glissa, portant des plats aussi furtivement que l’aurait fait une juive dans le ghetto de Goa, le soir où avait plané pour la première fois la menace. De confuses paroles sur la tempête qui se déchaînait au dehors, sur la température moins accablante, sur le caractère d’Antonia furent échangées comme en rêve par l’homme et la femme assis l’un en face de l’autre. Aucun des deux ne mangea, bien qu’ils en fissent les gestes, mais Pedre de Castro remplit son verre et le vida sans relâche comme quelqu’un qui, se trouvant dans de complètes ténèbres morales, croirait trouver dans l’alcool le moyen de faire apparaître une lumière intérieure.