Et Rachel continuait à regarder non pas le personnage épais qui était assis derrière les seaux étincelants d’où émergeaient les cols des bouteilles mais la créature qu’il avait été dans un autre lieu, douze années auparavant.


Il se tenait debout à l’avant d’une large barque pontée et il jouait de la guitare. Cette arrivée avait été souvent racontée à Rachel et elle s’était complue à la reconstituer en esprit, mais jamais elle ne l’avait imaginée d’une façon aussi saisissante. Il titubait un peu et parfois s’arrêtait de jouer pour éclater d’un rire hystérique, et regarder son compagnon qui battait dans le vide une mesure grotesque.

La lune venait de se lever et la barque tardive fut aperçue de loin par des riverains que remplirent d’étonnement la musique et les chants qui en partaient, le grand falot rouge qui l’éclairait à l’avant et la croix de bois qu’un serviteur tenait debout à l’arrière.

Le bruit des rames était couvert par la voix des rameurs et des hommes entassés sur le pont qui tous, chantaient les cantiques du mois de Marie qu’ils venaient de chanter dans les églises de Goa. Car c’était sous le prétexte de la religion que Pedre de Castro avait fanatisé contre les juifs ses serviteurs, des hindous convertis et même un moine mendiant qui se tenait accroupi, les jambes croisées, avec un gros bâton sur ses genoux.

Castro affectait alors de mépriser les hommes et de les traiter en esclaves et il trouvait plaisant, les ayant soulevés contre les juifs au nom du Dieu chrétien de mêler les sons de sa guitare à leurs pieux cantiques.

Les fleurs blanches des nagahs pleuvaient sur le joueur nocturne et la barque avec sa croix semblait glisser vers quelque bizarre fête maudite.

Personne ne courut prévenir les juifs. D’ailleurs à l’endroit où la route cesse de longer la rivière et contourne les jardins de l’archevêché toute la bande sauta hors de la barque et se précipita derrière le porteur de croix, derrière le musicien et le batteur de mesure.

Il était tard. Les juifs dormaient. Ils se réveillèrent en criant. Toute la rue hurla de terreur en même temps. Quand Rachel regarda par la fenêtre elle vit des silhouettes qui tentaient d’escalader les balcons et la croix renversée devant sa maison et qui, maniée par un groupe d’hommes, heurtait sa porte comme un bélier.

Elle n’eut pas le temps d’avoir peur. Les événements étaient irréels et surprenants comme ceux des cauchemars. Des formes passèrent devant elle dans l’escalier. Quelqu’un cria distinctement avec une affectation de calme dans la voix :