Ce fut Deodat de Vega qui prit la guitare et commença à en jouer.
Pedre de Castro s’avança près de son père et il lui dit de tout près, visage contre visage en montrant sa lèvre encore saignante, cette phrase qu’elle n’entendit pas plus que l’autre.
— C’est elle qui va boire sur ma bouche le sang que tu as fait couler.
Il arracha en même temps un manteau de drap jaune qui cachait quelque chose d’immobile, couché sur le pont à l’avant de la barque, près de la croix dressée. Puis il fit un signe à un homme qui se tenait accroupi à côté, en lui désignant l’ouverture qui aboutissait à l’entrepont.
Ce qui arriva fut aussi rapide qu’une image dans un songe.
Le manteau arraché avait découvert une chose longue et blanche, une forme d’éclat surnaturel qui semblait emmagasiner la clarté ambiante de la lune en sorte que tout était plus sombre autour d’elle. Rachel ne reconnut sa mère que lorsque celle-ci se fut dressée, d’un seul élan, dont le mouvement et la décision donnèrent à son corps une extraordinaire beauté de proportion. Comme si elle était devenue alors fluide et intangible, l’admirable forme glissa entre les deux hommes, fit deux ou trois pas légers sur le pont, traversa la ligne des rameurs avec autant d’aisance que si elle était passée au travers d’eux et se jeta dans les eaux. Les gouttes en rejaillissant après la chute du corps firent un cercle de petites étoiles claires. Mais il n’y eut ni remous, ni effort de quelqu’un qui se noie et veut vivre, rien que cette large ondulation indifférente qu’on vit disparaître circulairement.
Les rameurs occupés à ramer avec force ne s’arrêtèrent pas de frapper l’eau. Il fallut leur crier l’ordre de revenir en arrière et cet ordre ne vint qu’un peu plus tard. La barque tourna avec difficulté à cause du courant plus rapide provenant de la jonction d’un autre bras de la rivière. Quand on fut revenu à l’endroit où avait disparu Dolça Jehoudah il n’y avait aucune trace d’elle et ce ne fut que pour la forme que Castro ordonna à deux hindous de plonger à plusieurs reprises. La barque erra de ci de là sans s’occuper des clameurs d’un vieil homme et d’une petite fille sur le rivage.
La consternation, la crainte des responsabilités s’emparèrent de l’âme des pieux Portugais. La clarté du falot rouge sur les eaux devint tout à coup tellement sinistre que chacun tournait les yeux vers le vieux Goa. Les domestiques métis, les hindous chrétiens qui n’estimaient pas que la mort d’une juive fût une grande perte et qui se sentaient couverts par leurs maîtres reprirent en chœur les cantiques du mois de Marie. Mais sous la lune déclinante, avec l’homme crucifié et couronné de fleurs de nagah que l’on n’osait plus détacher, ces cantiques prirent une si lugubre résonance que les voix défaillirent une à une et que lorsqu’on arriva au premier embarcadère, à côté des ruines de l’église Saint-Joseph, il n’y avait plus que la brute aux grandes bottes rouges qui continuait à chanter.
Tout le monde se dispersa avec rapidité le long des vieilles murailles, par les avenues dallées et moussues, entre les masures basses et les tours démolies. Ce fut le métis à l’ivresse persistante qui assuma la charge de détacher Manoël Jehoudah de sa croix et qui le laissa avec ses poignets abîmés et sa couronne sur les oreilles, hagard, solitaire, entre la nappe étincelante des eaux et l’ombre à trois têtes de l’église Saint-Joseph.