Rachel était emportée par Abdullah qui courait. Sans doute avait-il l’espoir que la petite fille levée dans ses bras serait plus susceptible d’influencer les haïssables bourreaux chrétiens que les soldats avec leurs fusils. Il gravit la rue pillée, franchit la voûte de l’antique porte du Ghetto, tourna les jardins de l’archevêché, s’élança sur la route du vieux Goa, jusqu’au point où après des lacets entre des maisons abandonnées, elle rejoint la rivière.
Il arriva trop tard. La bande des chrétiens chanteurs de cantiques, avec son guitariste ivre, son butin d’objets volés, son prisonnier et sa vivante proie nue venait de démarrer sur les eaux tranquilles et remontait la rivière vers l’antique cité portugaise.
Alors l’hindou se mit à courir sur la route parallèle à la rivière, séparée seulement d’elle par les touffes de mimosas, par les pandanus odorants, les blancs camphriers ondés de roux, les nagahs avec leur pluie de fleurs blanches. Parfois il écartait les feuillages, il poussait un cri désolé, il élevait l’enfant au-dessus de lui et il le tendait vers la barque.
C’est alors, à travers les branches écartées, que Rachel eut l’inoubliable vision.
Pedre de Castro, frappé au visage par un juif dont il venait voler la femme avait fait, sur la croix portée par ses serviteurs, le serment de se venger. Et entre lui et ses amis, durant qu’ils regagnaient la barque, fut agitée avec des paris et des éclats de rire, la possibilité de cette vengeance. L’opinion unanime fut qu’il n’oserait pas l’accomplir telle qu’il venait de la projeter. Et c’est cela qui le poussa à agir.
La croix se dressa lentement à l’avant de la barque et Rachel vit qu’on y avait attaché son père, les bras écartés, avec un visage qu’il avait revêtu d’un calme mépris. Elle n’entendit pas la phrase répétée plusieurs fois aux serviteurs par Deodat de Vega :
— Surtout ne lui faites aucun mal.
Car il songeait aux suites qu’aurait cette affaire avec les autorités portugaises et combien il importait qu’il n’y eût ni blessé, ni mort.
Elle vit qu’un tout jeune homme qui avait une grosse tête de dégénéré plaçait sur le front de son père, par dérision, une couronne de fleurs blanches arrachées à des nagahs qui faisaient voûte au-dessus de l’eau et hâtivement tressées.
Tout cela lui paraissait dépourvu de sens, incompréhensible.