Comme un chien dont on attaque le maître Rachel s’était précipitée aveuglément pour griffer ou mordre. Mais, de son pied, comme l’on fait à un chien, Castro l’avait envoyée rouler sur le sol à quelques pas de lui. Elle y demeura étourdie la figure contre le mur. Ce qui la frappa quand elle revint à elle ce fut le nombre des pas qui retentissaient dans toutes les pièces de la maison, le bruit des meubles brisés et le mot argent qui revenait sans cesse dans la bouche de plusieurs hommes s’interpellant entre eux d’un étage à l’autre. As-tu trouvé de l’argent ? L’argent doit être caché quelque part ! Peut-être l’argent est-il derrière les livres ? Puis elle vit un grand métis qui avait une carrure de brute et portait des bottes rouges jusqu’au dessus des genoux qui étalait avec soin un drap de lit et qui après y avoir entassé pêle-mêle des couverts, des vases et tout ce qu’il avait pu trouver en nouait méticuleusement les quatre coins et le chargeait sur son dos.
Elle descendit en trois bonds et se trouva sur le seuil de sa maison, juste à la minute où un coffre de bois lamé d’argent lancé d’une fenêtre se brisait avec mille éclats.
La rue avait l’aspect d’un vaste déménagement lunaire. Les étoffes d’un marchand de voiles du Cachemir faisaient une pile devant une boutique défoncée et deux hommes échangeaient des coups en se les partageant. Une juive qui avait sur la tête un foulard écarlate était renversée sous un nègre dont Rachel distingua les yeux blancs et l’expression lubrique de la bouche. Un vieillard maigre, sous une robe de chambre ridicule, courait çà et là en répétant :
— Soyez maudits ! La malédiction de Dieu est sur vous.
Un homme qui avait chargé sur son dos une lourde commode à ferrures s’arrêtait parfois pour souffler et criait d’une voix monotone, comme une leçon apprise :
— Assassins ! Vous avez tué un enfant innocent !
Les cris des juifs épouvantés dans les maisons qui avaient pu demeurer fermées faisaient une plainte continue qu’interrompait seulement la voix du paralytique exhortant ses coreligionnaires au combat.
Rachel vit la croix qui avait servi de bélier tourner le haut de la rue, au milieu d’un groupe compact.
Un cri d’allégresse résonna à ce moment à ses oreilles et elle fut saisie dans des bras, serrée contre une poitrine. C’était un vieux domestique hindou appelé Abdullah qui faisait la cuisine et accompagnait son père quand il allait soigner un malade dans un village éloigné. Il avait des parents centenaires avec lesquels il vivait à Ribandar, en sorte qu’il n’habitait pas chez les Jehoudah mais venait chaque matin et repartait chaque soir. Un instinct l’avait fait se lever durant la nuit quand il avait entendu les cantiques du mois de Marie résonner sur la rivière.
Il y eut une rumeur du côté du port et une ombre barra l’extrémité de la rue. Les soldats arrivaient enfin. Des portes claquaient, des gens fuyaient, les gémissements s’élevaient sur un ton plus aigu. La douleur, se sentant protégée, devenait plus grande.