Les deux Portugais prétendirent qu’après avoir ri énormément de la fuite du mari poltron, une défiance leur était venue. Ils se demandèrent quel pouvait être ce paquet enveloppé d’un manteau que portait Jehoudah. Le médecin affirma bien qu’il n’avait sur son bras que sa pèlerine qu’il avait prise malgré la chaleur d’avril, à cause de certains accès de fièvre qui le faisaient grelotter le soir, mais les Portugais prêtèrent serment sur le Christ de la vérité de leur affirmation. Ils ne pouvaient, dirent-ils, penser à un vol, étant donné la pauvreté du gardien de l’église des Rois Mages. Mais ils songèrent à quelque profanation d’objet sacré. Ils allèrent jusqu’à l’église. Le gardien s’étonnait déjà de ne pas avoir vu rentrer son enfant. Ils attendirent avec lui et firent toute la nuit et le lendemain matin des recherches dans les environs. Elles furent inutiles.
Sous le coup de l’indignation et sachant bien que, s’ils accusaient le médecin juif devant la justice celui-ci aurait le temps de faire disparaître les traces de son forfait, ils résolurent avec quelques amis, et quelques serviteurs de faire sur le champ une incursion dans le quartier juif et de fouiller la maison du médecin. C’est au cours de cette incursion que Castro fut frappé au visage par Jehoudah et qu’il résolut de l’emmener, avec sa femme, qui était peut-être sa complice, jusqu’à l’église des Rois Mages. Il pensait, en l’intimidant, obtenir de lui des aveux. Il regrettait d’avoir involontairement poussé une femme au suicide. Mais une foule de témoins l’affirmaient. Il n’avait été fait de mal à aucun des Jehoudah. On les avait seulement entraînés de force sur le bateau. Si Dolça Jehoudah avait préféré la mort à la vision de l’église des Rois Mages et à celle d’un père pleurant son enfant disparu, c’est qu’elle devait avoir une conscience peu tranquille. Castro regrettait aussi qu’il y ait eu, de ci, de là, quelques coups donnés dans le quartier juif, quelques portes défoncées, quelques objets brisés par des chrétiens dont on n’avait pu modérer la vertu. C’étaient de bien petits dommages à côté du sang versé d’un enfant innocent. La mort même de Dolça Jehoudah ne suffisait pas à venger ce sang versé et Castro maintint sa plainte et son accusation contre le médecin.
Il n’avait pu apporter aucune preuve que celle de sa certitude morale affirmée par des serments réitérés sur le Christ. Ces serments, qu’appuyaient les serments de tous les jeunes gens nobles de Goa furent si nombreux et si solennels que, pour tous ceux qui assistèrent au procès, l’idée de Christ fut liée au pogrome de Goa.
C’est le Christ qui l’avait inspiré. Une croix était dressée sur la barque qui transportait les justiciers. Tous ceux qui y avaient participé étaient des soldats du Christ. Castro et ses compagnons furent innocentés de la mort de Dolça Jehoudah car il ressortait des événements que cette mort était la volonté du Christ. Mahoël Jehoudah fut innocenté de la mort de l’enfant, parce qu’il n’y avait aucune preuve contre lui mais il quitta le tribunal, indirectement flétri, soupçonné par tous d’avoir répandu le sang pour de mystérieuses pratiques. Sa défense avait été empreinte de tristesse et n’avait pas été coupée de ces cris sincères par lesquels les cœurs sont conquis. Le procureur du roi, homme juste dans la mesure où l’on peut l’être quand on voit les choses à travers les ombres de sa médiocrité n’avait pas requis de peine contre lui. Mais il avait prononcé le mot magie avec assez de terreur vraie pour faire frémir l’assistance. Pour lui, si Manoël Jehoudah ne pouvait pas être convaincu de crime rituel, le crime rituel en lui-même ne faisait pas de doute. Il croyait qu’il s’était produit en d’autres lieux, et que des juifs instruits, héritiers de vieilles traditions, fabriquaient à Pâques des pains azymes avec un mélange de farine et de sang enfantin. Plus les juifs étaient instruits et plus il fallait se méfier d’eux. Le procureur du roi savait par sa connaissance personnelle, il tenait d’une source tout à fait sûre, que le sang ne servait pas qu’à la fabrication des pains azymes, qu’il avait d’autres usages maléfiques et que ces usages étaient relatés dans certains livres écrits en hébreu. Il regrettait pour sa part, qu’un médecin juif accusé — sans preuves — du meurtre d’un enfant, eût justement en sa possession une vaste bibliothèque de livres incompréhensibles pour des chrétiens. Il avait vu ces livres en perquisitionnant dans la maison de Jehoudah car — le procureur du roi le constata avec regret — ils avaient été épargnés dans le pillage — et en les feuilletant il avait été frappé par leur antiquité, leur mystère et certaines dispositions typographiques du texte où il avait cru reconnaître des formules invocatoires. Le procureur du roi était un obéissant serviteur de la loi. Il le montrait d’une façon éclatante en proclamant que l’on ne pouvait condamner un homme quand il n’y avait pas de fait probant contre lui, mais il ne pouvait s’empêcher de déplorer que la loi n’armât pas mieux ceux qui la défendaient et que le procureur du roi n’eût plus, comme au temps de l’Inquisition, le droit de faire brûler ce qu’il ne comprenait pas.
Manoël Jehoudah avait été obligé de quitter Goa. Les chrétiens qui le voyaient au bout d’une rue, revenaient ostensiblement sur leurs pas pour ne pas avoir à le frôler. Ses coreligionnaires ne lui pardonnaient pas d’être l’origine d’un mouvement antijuif dans les possessions portugaises de l’Inde. Beaucoup d’entre eux, et parmi eux le rabbin, insistaient auprès de lui pour qu’à titre de concession à l’opinion publique il détruisît ses livres devenus légendaires, depuis les paroles du procureur à son procès.
Il était parti sans regret. Sa fenêtre donnait du côté de la mer et l’on voyait la rivière s’y fondre en un large estuaire. Il ne pouvait regarder la ligne blanche que faisait la barre à marée basse, le remous inquiétant des eaux à marée haute. C’était là-bas, sur la grève d’Aguada, qu’il s’était penché, plein d’horreur, sur une forme tellement mangée des poissons qu’il avait été obligé, pour la reconnaître, d’en laver avec ses mains les longs cheveux bleuâtres souillés de vase.
Et maintenant, Rachel regardait face à face l’auteur de tant de maux. Il était là, assis, paisible, avec des bajoues et un gros ventre, indiquant qu’il devait faire bonne chère et qu’il jouissait sans doute d’une conscience tranquille. Il avait insisté à plusieurs reprises pour qu’elle mangeât et qu’elle bût, et il avait dit des choses banales qu’il s’était efforcé de rendre aimables, rappelant à Rachel, par son inclinaison de tête, ce mouvement qu’ont certains chiens méchants quand ils vous lèchent la main. Maintenant, il avait tiré un cigare de sa poche et il lançait vers le plafond de grandes bouffées de fumée. Il devait avoir l’habitude de venir de Goa pour se réjouir avec des femmes, dans cette maison de rendez-vous de Bombay, la seule où l’on trouvait des Européennes. C’était un client. On le connaissait. On savait ses goûts, ses habitudes. Il aimait le champagne. Il était violent. Il détestait attendre. Ce soir, après avoir traîné dans les bars du port, il avait résolu de dîner avec une femme. Et la femme, c’était elle : Rachel.
Ainsi, il n’y avait pas de justice. L’injustice allait même en s’aggravant. Rachel avait souvent imaginé des circonstances inattendues qui l’auraient mise en présence de Pedre de Castro et qui lui auraient permis d’en tirer vengeance. Dans la fantaisie du rêve, elle s’était vue, par une série bizarre d’événements, grâce à quelque immense fortune, jouissant d’un pouvoir discrétionnaire et humiliant l’être détestable. Elle se l’était représenté à genoux, et l’implorant. Non seulement rien de tel ne s’était produit mais c’était elle qui était maintenant à la merci de cet homme et dans les conditions les plus misérables et les plus honteuses. Certainement il l’avait reconnue à son étonnante ressemblance avec sa mère. Impressionné tout d’abord par l’évocation du drame ancien, il s’était calmé, il avait dîné et maintenant il réfléchissait.
— Misérable race, devait-il penser, dont on trouvait les enfants dans les endroits interlopes des grandes villes. Il n’avait pas eu la mère, eh bien ! il allait avoir la fille !