Sans doute, c’était son habitude. Il dînait d’abord. Rachel l’avait vu regarder le lit avec complaisance. Il allait bientôt se lever, la saisir, l’y pousser.
Elle sentit à cette pensée une chaleur parcourir tout son corps et faire bourdonner ses oreilles.
Pas de justice ! jamais de justice ! Il y avait des faibles et des forts et les forts étaient presque toujours les mauvais. Elle songea à son père, là-bas, dans la petite ville de Cochin, dont elle s’était enfuie. Il avait voulu aller vivre chez ceux qu’on appelait les juifs noirs, les plus misérables de tous, rameaux d’une branche tout à fait abâtardie de la race. Et il n’avait jamais songé à se venger ! Elle revit un chemin désert, au crépuscule, et le dos de son père courant presque pour ne pas avoir à se quereller avec deux insulteurs chrétiens.
Elle eut, à ce moment-là, de la peine à ne pas se dresser en criant. Elle se sentait soudain légère, forte, invincible. Ce qu’aucun juif n’avait, à sa connaissance, jamais osé faire, elle allait l’accomplir. Elle s’étonna même que la tâche fût aussi aisée.
Un grand couteau à découper était sur un plat, parmi des tranches de roastbeef. Rachel qui était accoudée sur la table n’avait qu’à laisser tomber le bras pour le saisir. Elle calcula qu’en se levant en même temps, elle pouvait presque dans la même seconde, traverser avec cette arme qui semblait très aiguë, ce ventre large qui était devant elle et faisait un bourrelet au-dessus du bois de la table.
Elle entrevit ce qui pourrait arriver alors. Les cris de l’homme, ce qu’elle lui dirait en le frappant à nouveau, les agents de police en uniforme kaki et en turban, la prison devant laquelle elle était passée dans la soirée, un procès où serait évoquée toute l’abomination passée, mais un procès à Bombay, devant des juges anglais.
La pluie, au dehors, ne battait plus les carreaux avec autant de force mais on l’entendait s’écouler en rigoles sur des terrasses. Il y avait une lassitude du vent. Le chant des grenouilles s’élevait avec une régularité qui le rendait plus triste.
La résolution prise donna au visage de Rachel une sorte de sérénité illuminée qui en transforma l’expression. Et alors, en face d’elle, le regard de Castro devint plus fixe. Il la considéra comme s’il cessait de la reconnaître. Il mordit ses lèvres comme quelqu’un qui s’aperçoit d’une erreur et, repoussant la table devant lui, il se leva. Il fit un ou deux pas et Rachel pensa, avec un rire intérieur, qu’il allait soulever la moustiquaire pour que l’accès du lit soit plus aisé.
Le couteau était toujours à portée de sa main.
Avec un immense effort, d’une voix basse, Castro dit :