Devant le bazar chinois la foule était si dense, l’atmosphère si irrespirable, que la jeune fille tourna sur sa gauche le long des murs de la prison.

Elle se trouva face à face avec deux hommes qui passaient. C’était des Européens, des Anglais sans doute. L’un des deux avait sur sa cravate une énorme perle, pareille à un insecte empoisonné, à peine posé. Chez l’autre, qui avait un vêtement noir de clergyman cachant son col, elle ne vit que l’or des lorgnons et que l’ivoire des dents. L’expression de leur visage changea brusquement, se revêtit de cette idiotie joyeuse, de cette grivoiserie hypocrite qui anime une certaine catégorie d’hommes en présence de la beauté féminine.

Ils s’étaient arrêtés, prêts à engager la conversation. Mais Rachel pressa le pas. Elle avait envie de courir. Elle savait bien qu’elle transportait dans l’ondulation de son corps, la magnétique chaleur de son sang, un élément de plaisir qui faisait désirer sa possession.

— Une juive ! pensa-t-elle. On la méprise avec d’autant plus de force qu’on la désire et qu’on a envie de jouir d’elle.

Et elle se murmura à elle-même ces paroles souvent relues dans un livre hébraïque que possédait son père et où étaient relatés les malheurs de sa race.

— O Seigneur Cebaoth, Dieu juste, fais que je voie le châtiment de ces persécuteurs et de ces tyrans qui nous font périr, car je t’ai confié ma cause !

Elle leva la tête et elle vit qu’elle était revenue sans s’en douter dans cette étroite rue, non loin du temple de Monbadevi, où s’ouvrait l’impasse qu’elle s’était juré de ne pas franchir, l’impasse dont elle ne voulait à aucun prix passer le seuil. Elle avait bien cru pourtant prendre une direction opposée. Elle reconnut le mendiant, assis les jambes croisées, à l’angle de l’infranchissable impasse. Il regardait avec des yeux aveugles, un peu au-dessus de la hauteur humaine. Des gouttes de sueur perlaient sur son torse nu et seule l’agitation bizarre de ses doigts de pied interrompait la parfaite immobilité de son corps.

Elle revint précipitamment sur ses pas.

Voilà où le Dieu juste la ramenait. Non, non, pas cela ! On le lui avait appris et elle l’avait cru : la plus grande faute pour une femme était de se donner à un homme pour de l’argent. L’argent était la souillure dont on ne peut se laver.

Et pourtant ! Qu’allait-il advenir d’elle ? Est-ce qu’elle n’allait pas être jetée à la rue le lendemain par le propriétaire de son hôtel ?