— Dieu juste, montre-moi le chemin.
Elle sourit avec amertume. Elle venait de passer à côté d’une fontaine publique et la semelle de son soulier où elle savait qu’il y avait un trou venait de faire au contact d’un peu d’eau ce bruit triste de pauvreté qu’elle connaissait bien. Son pied lui parut lourd comme s’il portait une semelle en plomb. Elle pensa à ces filles qu’on marquait jadis d’une croix, avec un fer rouge. Elle aussi avait sous son talon le signe des créatures condamnées. Nul ne pouvait le voir quand elle marchait, mais le signe gémissait et Rachel savait qu’elle était liée par le pied à la laideur de la vie.
Le sémaphore de Malabar hill lança sur Bombay sa flamme triste et régulière. Les ouvriers des docks roulant comme chaque soir vers la gare d’Ahmadadah faisaient en marchant une rumeur angoissée. Rachel voulut échapper à leur flot.
Mais à l’angle d’une rue par où elle était déjà passée, elle vit, à quelques pas d’elle, les deux Anglais qu’elle avait croisés un peu auparavant. Ils regardaient autour d’eux et en l’apercevant ils crièrent presque en même temps :
— La voilà !
Rachel les reconnut en une seconde à l’expression de concupiscence stupide de leurs traits et l’idée d’avoir à échanger des paroles avec eux lui causa un malaise.
Elle se mit à courir, suivie par le soupir de son soulier. Elle alla à droite puis à gauche. Aussi rapide qu’elle, la nuit surgie on ne sait d’où, une nuit grisâtre et singulière, tombait sur la ville galvanisée par l’orage.
Rachel aperçut soudain les docks Victoria vers lesquels elle descendait entre des maisons pourries. Personne ne la suivait plus. Dans des échoppes basses, des hommes demi-nus, un burin à la main, incrustaient de petits morceaux de nacre dans des planchettes de bois précieux. Au bruit des pas de Rachel, ils levaient un visage impassible, mais ils semblaient ne pas la voir. Cette présence avait quelque chose de si hallucinant que Rachel pressa le pas. Une écœurante odeur de musc se dégageait des maisons et se mêlait à l’odeur de vase et de goudron qui venait des eaux fermentées des bassins. Elle allait atteindre les quais et elle n’avait plus qu’à les suivre pour revenir vers Mazagon et vers son hôtel.
Mais elle s’arrêta. Il lui sembla qu’une voix venait de l’appeler. Ce n’était pas une voix s’exprimant avec des syllabes, mais une sorte d’appel intérieur qui lui commandait de revenir en arrière. Alors elle remonta la rue qu’elle avait descendue parmi les spectres incrusteurs de bois, sous les voûtes décomposées des balcons.
Elle se mit à marcher sans savoir où elle allait, à travers les rues de la ville noire, jusqu’au moment où elle cessa de s’orienter. Et dans l’ombre de sa mémoire émergea avec netteté l’image d’une gravure dont le sujet terrible l’avait impressionnée dans son enfance.