Quand la barque dépassa le village de Ribandar, Rachel vit que son compagnon était profondément absorbé par la contemplation de l’eau. Y cherchait-il le visage de Dolça Jehoudah qui y avait disparu ? Un pétale de nagah traça un sillon incertain dans l’air et vint se poser comme un papillon sur les genoux de la jeune fille. Elle caressa le tissu blanchâtre, aussi doux qu’une aile et elle porta la main à son front avec le geste d’y placer une couronne. Mais Castro ne vit pas ce geste.
Il ne sortit de sa rêverie que lorsque la barque heurta les pierres usées du débarcadère. Alors il fit signe à Rachel de le suivre sans perdre de temps.
Pour le voyageur qui arrivait par la rivière Mandavi, rien ne pouvait laisser croire qu’il y avait entre les eaux et les montagnes lointaines, sous les masses ombrées des végétations, les vestiges de ce qui avait été l’antique cité d’Albuquerque, la grande métropole portugaise, la reine ecclésiastique des Indes. Seule, l’église Saint-Joseph avec ses trois tours couronnées de créneaux en lambeaux, comme trois crânes de vieillards tenaces sous des coiffures déchiquetées, attestait la lutte de la pierre contre la forêt.
Rachel n’allait presque jamais, quand elle était enfant, dans le vieux Goa. Elle n’en avait plus qu’un souvenir très vague mais ce qu’elle en voyait à la clarté de la lune lui paraissait différent, transformé, singulièrement plus sauvage et plus abandonné.
Derrière Castro, elle longea d’abord un sentier si étroit que les roseaux qui le bordaient lui frappaient le visage. Puis elle franchit un pont et Castro cria :
— Prenez garde !
Le pont n’avait pas de garde-fou et l’on sentait que certaines planches étaient pourries et s’affaissaient sous les pieds.
Rachel se demanda si elle ne ferait pas bien d’en finir tout de suite et si les eaux croupissantes qu’elle apercevait entre les lames du pont ne seraient pas une tombe appropriée à celui dont elle avait résolu la mort. Elle se représenta le gros corps basculant brusquement parmi les plantes aquatiques et les grenouilles effrayées. Mais la solitude du lieu aurait donné à son acte un caractère sinistre qui lui répugna.
Elle traversa des remparts, à un endroit où il devait y avoir eu des portes, elle marcha dans des terrains vagues où se dressaient des pans de murs, elle passa sous l’arc de triomphe d’Albuquerque, puis entre deux petites églises basses et semblables, comme deux sœurs très vieilles accroupies ensemble pour mourir et elle se trouva brusquement dans une large avenue dallée, solennelle, droite, entre des façades de palais couverts de sculptures, avec des portails gothiques et des tourelles Renaissance. De hautes herbes croissaient entre les dalles, parfois un cocotier se dressait au milieu de l’avenue, il y avait des fougères arborescentes qui s’épanouissaient devant les portes et Rachel remarqua que la plupart des palais étaient sans toitures et que leurs fenêtres étaient comme de grandes blessures ouvertes d’où tombaient en gerbes les pandanus aux longues branches et les bignonias aux tiges sarmenteuses. Les magnifiques demeures n’étaient que des apparences, elles n’avaient gardé que des ossatures de pierre pour donner une figuration de grandeur à cette avenue fantôme.
Castro marchait avec peine, à cause de son embonpoint. Il s’arrêta pour souffler et comme s’il avait deviné les pensées de Rachel et qu’il voulût excuser la déchéance de sa ville, il dit :