Quel bateau ? Il voulait lui faire prendre le bateau avec lui ? Il disposait d’elle, sans la consulter, comme si elle lui appartenait ! Il ne se doutait pas que c’était lui, au contraire, qui était devenu sa possession et que, pendant le temps qu’il lui restait à vivre elle serait attachée à sa forme exécrée, à son sang, avec la même ténacité que ces crustacés qu’on avait trouvés sur le corps de sa mère et qu’on avait eu tant de peine à arracher. Il avait raison. On avait bien le temps. Elle ne frapperait qu’à la minute choisie par elle.
Comme il venait d’écarter le rideau de la fenêtre et qu’il s’assurait aux carreaux s’il pleuvait encore, elle saisit, d’un geste brusque, le couteau du plat et elle l’enroula dans son châle.
Pour sortir de la chambre, Castro s’inclina cérémonieusement devant elle, mais il interpella vivement la mulâtresse invisible parce que le couloir et l’escalier n’étaient pas assez éclairés et que Rachel ne devait pas y voir.
Elle y voyait très bien, au contraire. Elle marchait, la tête haute, les seins tendus, et même un vague sourire errait sur ses lèvres. Elle vit en bas les portes fermées derrière lesquelles bruissait encore une vague terreur, puis la rue sinistre et ruisselante où un bec de gaz s’était allumé comme un œil étonné et plus loin son regard plongea dans les ténèbres de ce qui allait arriver.
Elle ne fut pas étonnée que le mendiant aveugle continuât à fixer un point sur son front. Elle se sentait marquée par un signe. Castro venait de le lui dire : elle était le témoin de Pieu.
La Ville agonisante
Les étoiles d’une nuit sereine se reflétaient sur les eaux de la rivière Mandavi avec cette réverbération plus large et plus claire qui vient de la proximité de l’aurore. Huit Malabarais tenaient les rames de la barque et le bruit que ces rames faisait en frappant l’eau, était seul à troubler le parfait silence nocturne.
Castro était assis à côté de Rachel, à l’avant de la barque, et parfois il se penchait pour rappeler aux rameurs qu’il leur avait promis un pourboire s’ils franchissaient avec la plus grande rapidité possible la distance qui séparait la ville neuve du vieux Goa.
Rachel se demandait ce qui pouvait pousser Castro à arriver un peu plus vite, ce qui le faisait regarder anxieusement le ciel pour voir si les premiers blanchissements du soleil n’y apparaissaient pas. Les vingt-trois heures du voyage sur le steamer qui faisait le service de Bombay à Goa ne lui avaient rien appris sur les intentions de son compagnon. Castro s’était montré particulièrement respectueux à son égard et tout ce qu’il lui avait dit décelait la crainte qu’elle changeât d’avis, qu’elle cessât de vouloir l’accompagner en arrivant dans le port de Goa. Il n’avait été rassuré que quand elle lui avait affirmé qu’elle ne connaissait personne là et que, par conséquent, rien ne pourrait l’y retenir. Il était revenu plusieurs fois sur la ressemblance de Rachel avec une femme qu’il avait connue, disait-il, et qui était morte. Mais la jeune fille avait su raconter une si plausible histoire de Rachel Soarez qu’il ne soupçonnait plus qu’elle pût être la fille du médecin de Goa et sa ressemblance avec Dolça Jehoudah ne paraissait plus le troubler autant.
Au loin, par delà la cime des arbres amoncelés le long des rives, Rachel voyait sur le dénudement des collines rougeâtres se découper la silhouette d’une église en ruine, le squelette allongé d’un couvent abandonné.