Les vapeurs de l’encens brûlé s’étaient mélangées à l’odeur de pourriture de Goa, au souffle végétal des forêts voisines. Le soleil venait de disparaître sur les eaux de la rivière Mandavi, ne laissant qu’une illumination de flamme au campanile en pierres rouges du couvent de Chovas.

Le père Vincent était toujours en prière à l’endroit où il était tombé, au moment de la bénédiction de l’archevêque. Il avait passé une partie de la journée à écarter les chrétiens pauvres de Boma, dont la complète nudité avait choqué la société portugaise. Il l’avait fait parce qu’on le lui avait dit, car il n’arrivait pas à comprendre pourquoi la nudité, signe d’innocence, était susceptible de scandaliser. Puis, il avait couru vers la colline Sainte-Anne et il était arrivé bien juste à temps.

Il lui sembla que la nuit lui touchait l’épaule. Le moment était venu de regagner la case en bambous qu’il habitait sur les hauteurs qui dominent Boma.

Il lui fallait passer pour cela par l’église des Rois Mages. Quand il commença d’atteindre l’allée des manguiers, il fut victime d’une singulière illusion. L’énorme église des Rois Mages était plus basse, plus tassée qu’avant. Il lui sembla qu’elle s’était accroupie plus largement, que sa formidable contexture s’étalait parmi les sables sur lesquels elle était bâtie. Comme le sol était marécageux aux alentours ! Des stagnations d’eaux miroitaient parmi des plantes aquatiques. Au loin, il n’y avait que des éclats d’étangs, des ondulations de vases, et l’hymne mélancolique des grenouilles.

Que cette masse de pierre, avec les blocs cyclopéens de ses piliers, sa tour forteresse, ne se soit pas encore enfoncée dans le sol mobile des sables, voilà, songea le père Vincent, quel était le plus grand miracle.

Dieu maintenait les pierres, les dalles, les coupoles, par une volonté permanente, un effort sans inattention. Et c’était peut-être parce que lui, le plus humble des prêtres, et le plus ignorant, se levait bien avant l’aurore et descendait des rochers de Boma, sans souci des bêtes sauvages, pour dire la messe à des hommes très simples et si pauvres qu’ils étaient obligés de marcher tout nus. On l’avait trompé, assurément. Il aurait pu dire la messe en plein jour. Dieu ne méprisait pas cette nudité qu’il voyait, d’ailleurs, dans les ténèbres, et dont il mesurait la pureté. Et il voulait qu’il y eût une église pour les plus misérables.

Cette pensée donna au père Vincent une joie extraordinaire. Comme le sol lui paraissait solide, ce sol sablonneux qui était soutenu par la force divine ! Comme sa vie prenait d’importance ! La lune venait d’apparaître, éclairant la cime des manguiers. Il courait maintenant, parmi les flaques miroitantes, car les grands bonheurs font courir les promeneurs solitaires. Sur ses pas, les grenouilles ne s’enfuyaient pas et n’interrompaient pas leur chant.

L’Orgueil, la Cupidité, la Luxure

Rachel se passa la main sur le front et se dressa sur le canapé d’osier où elle était étendue. Elle croyait être victime d’une hallucination. Elle venait d’entendre les sons de la khinnara, guitare hindoue à trois cordes. Elle laissa tomber l’éventail de paille tressée dont elle se servait pour écarter les moustiques et elle fit quelques pas sous la vérandah.

La chaleur du soir était accablante. L’air, chargé des miasmes des étangs, se déplaçait par bouffées épaisses. Une servante hindoue allait et venait en mettant le couvert pour le dîner dans la pièce contiguë à la vérandah.