Ce fut un grand miracle, vraiment, que Mgr Joseph de Silva pût sortir des ténèbres de l’archevêché, paraître entre les épaisses murailles du seuil, puis marcher sous le dais, sans être consumé par le soleil ou emporté par le vent. Il était translucide, immatériel. Le tissu de sa robe semblait ne rien abriter sous ses plis. Il se tenait droit, comme un jeune arbre, malgré le poids écrasant de la mitre. Le fuseau de son doigt semblait ne pas sentir la lourdeur de l’améthyste. Il s’appuyait sur la crosse, mais avec légèreté, car il effleurait à peine le sol. Son visage était couvert de rides, mais ces rides étaient irréelles, comme si un burin de rêve les avait dessinées. Ses yeux étaient d’un vert lavé par le temps et regardaient plus loin que les hommes et les collines lointaines. Il déplaçait en s’avançant une atmosphère d’allégresse et de pureté.
Un Suisse, avec un uniforme rapiécé sans soin, marchait en tête, agitant de longues moustaches et faisant résonner une hallebarde énorme. Des enfants, habillés pour la circonstance d’une robe de mousseline, jetaient des pétales de fleurs, et un bedeau topa qui les dirigeait du bout d’une grande croix de métal, les interpellait parfois violemment, en un mélange de kanara et de portugais. Derrière le dais de l’archevêque se tenait Castro, seul, portant la bannière bleue des Vrais Chrétiens. Il suait et soufflait et il s’épongeait parfois le front avec un foulard multicolore. A quelques pas de lui, comme il l’avait exigé, venaient les redingotes noires et les chapeaux bossués. Puis, se pressaient les moines. Leur foule était moins grande qu’on ne l’avait pensé, car les couvents se dépeuplaient avec une rapidité incroyable. De l’immense communauté des Cordeliers, il ne restait plus que cinq membres. Il n’y avait plus que deux Carmes : le prieur, qui était un adolescent, et le cuisinier, qui était tellement gros qu’il était obligé de s’appuyer sur le prieur. Les Trinitaires avaient revêtu les cagoules que leur ordre portait, jadis, dans les auto-da-fés de l’Inquisition. Un Albuquerque noir tenait à bout de bras le casque de son soi-disant aïeul, le grand Albuquerque blanc. Un Gama de Zanzibar avait revêtu par-dessus sa redingote la cuirasse qui avait jadis recouvert la poitrine du Grand Gama de Portugal. On transportait aussi des statues de Vierges, éblouies d’être arrachées à l’ombre de leur sanctuaire, des saints guérisseurs de maladies. Et leurs fidèles, en les reconnaissant, criaient selon l’usage : « Miséricorde ! » et se prosternaient dans la poussière. Des mendiants, payés par Castro, profitaient alors du bruit pour lancer quelques cris : « A bas le roi ! » Et ces cris trouvaient aussitôt un écho favorable dans la foule.
Des pénitents volontaires, pour montrer qu’ils méritaient le feu, avaient fait peindre des robes recouvertes de diables et de figures grimaçantes. Ils marchaient avec orgueil sous ces robes, comme s’ils étaient promis pour le bûcher, tenant un morceau de bois pour cierge, et ils gémissaient sur leurs péchés. Mais parfois ils étaient reconnus par un de leurs amis moins pieux qui regardait passer le cortège et qui les interpellait grossièrement en riant. Ils s’arrêtaient alors de gémir pour répondre sur le même ton avec un rire pareil. Il y avait aussi des prêtres libres, des missionnaires qui ne partiraient jamais nulle part, et des gardiens d’églises dans de bizarres uniformes ecclésiastiques qui portaient à leur ceinture de longues épées rouillées du XVIe siècle. Un vieux mendiant qui se faisait des revenus en montrant ses difformités aux étrangers et en affirmant qu’il était la dernière victime de l’Inquisition, se traînait à la fin, avec un air entendu, comme si la cérémonie était faite pour lui. L’encens, balancé par les bedeaux ou brûlé aux fenêtres, parfumait les rues. Les cloches vibraient dans l’air du soir avec plus de profondeur. Les bénédictions tombaient de la transparente main épiscopale. Et ainsi, à petits pas, l’archevêque traversa la ville, comme l’image vivante de l’extase spirituelle au milieu d’un cortège de caricatures.
Sur la colline, devant les débris de l’église Sainte-Anne, il y avait un reposoir. C’est là que l’archevêque étendit la main pour consacrer la bannière bleue des défenseurs de la foi, des hommes qui voulaient rendre à Goa sa puissance d’autrefois.
Castro était à genoux. Il ne sentait plus la sueur sur son front. Au contraire, il était envahi par une fraîcheur délicieuse. Il avait maintenant la certitude que Dieu lui avait envoyé un messager. Est-ce que toutes les paroles de Rachel n’étaient pas en accord avec sa conviction intérieure, avec ce que pensaient les hommes sensés de Goa, ce que pensait sans doute, sans qu’il l’eût exprimé, celui qui conversait avec Dieu et qui lui transmettait sa force par le canal de la bénédiction. Il ferait ce qu’elle lui avait conseillé et qu’il considérait comme son devoir. Il avait eu longtemps des doutes. Le messager de Dieu pouvait-il être une juive ? Pourquoi pas ? D’abord il lui appartiendrait, un peu plus tard, de la convertir. Ensuite, chacun recevait selon son mérite. Il y avait des anges, paraît-il, qui flottaient dans les vieilles salles de l’archevêché. Mais l’archevêque était un saint. Lui était un pécheur. C’eût été trop d’orgueil d’espérer un ange. Une juive était venue portant sur son visage le témoignage de ses fautes passées. Il fallait l’écouter et la croire. Tout à l’heure, quand il avait aperçu son profil d’ivoire derrière une jalousie, il avait soulevé la bannière bleue et il s’était senti jeune comme à vingt ans.
Les moines, les pénitents, la foule au loin sur la spirale du chemin, tout le monde était à genoux. Maintenant l’archevêque parlait. Personne n’entendait ce qu’il disait, tant sa voix était faible, même Castro qui, prosterné, touchait presque ses pieds. D’ailleurs, l’archevêque ne se préoccupait guère de faire entendre ses paroles. Il s’adressait au ciel plutôt qu’aux hommes. Il répondait à des questions qui lui avaient été posées dans d’autres entretiens par des bouches invisibles. Sans doute la satisfaction de ces réponses dut être grande car son visage refléta une incomparable suavité et il trembla légèrement.
Quand il termina, ce fut comme si une onde d’amour se répandait circulairement pour se perdre aux extrémités de la terre et il n’y eut personne qui ne se sentît meilleur.
Aucun miracle visible ne se produisit, mais nul n’en fut déçu. Chacun emportait dans l’âme un petit éclat de splendeur qui lui en tenait lieu.
Castro, en se redressant le premier et en élevant la bannière, vit, de la hauteur où était le reposoir, toute la ville agenouillée. Sa poitrine se gonfla d’aise. N’était-il pas le premier de tous ces hommes, le plus riche et le plus intelligent ? C’est à lui personnellement que la bénédiction du saint était allée. Il voyait la vie sous la couleur de la domination. Mais en redescendant vers Goa il se rappela confusément qu’il avait appris au catéchisme, étant enfant, que le péché d’orgueil est le premier par lequel se manifeste Satan. Il ne voulut pas s’arrêter à ce souvenir.