Mais le miracle qui devait avoir lieu ce jour allait être le signe d’une solennelle apparition divine. Après des années de pourparlers et d’hésitations, le gouverneur de la colonie avait reçu des ordres formels de Lisbonne. Le roi du Portugal, menacé personnellement d’excommunication, renonçait à la lutte que son clergé avait engagée contre le pape. Le vieil archevêque schismatique devait se retirer dans un couvent. M. de Lima, le gouverneur, avait pleins pouvoirs pour faire respecter par la force la volonté royale.
Ces nouvelles avaient jeté Goa dans une grande effervescence. Beaucoup de portraits du roi avaient été exposés sur les portes, la tête en bas en signe de mépris. On savait que le gouverneur, homme faible et taciturne, était incapable d’une action quelconque. Cette action ne pouvait se manifester que par l’intermédiaire du colonel qui était à la tête des huit cents hommes de la garnison. Et le colonel était un si grand buveur qu’il ne trouvait jamais une heure de lucidité pour s’occuper de choses militaires. Mais un navire d’Europe pouvait d’un jour à l’autre débarquer un envoyé extraordinaire avec un supplément de troupes. Il avait été convenu qu’une manifestation aurait lieu dans le vieux Goa et que le prétexte en serait la bénédiction de la bannière des Vrais Chrétiens, présidés par Pedre de Castro. L’archevêque sortirait de son palais épiscopal, ce qui ne s’était vu depuis bien longtemps, et un miracle aurait lieu.
On avait pensé à célébrer cette cérémonie devant l’église des Rois Mages. Mais le sol y était singulièrement marécageux et les sables qui bordaient la rivière Mandavi à cet endroit étaient mouvants. On pouvait craindre des disparitions de croyants qui seraient allés en sens inverse du résultat désiré. Puis l’église des Rois Mages était trop près de Boma et de ses misérables habitants. Ces convertis récents étaient tous dévoués à l’archevêque, mais ils s’obstinaient à vivre dans une nudité complète peu conciliable avec le caractère sacré de la manifestation. La grande place de Goa, sur laquelle s’ouvraient les portes branlantes de la cathédrale, était le lieu le plus désigné. Mais la statue de Vasco de Gama renversée était une trop vivante image de la splendeur de la colonie et de sa décadence. On avait choisi le sommet d’une hauteur, au nord de la ville, à côté des débris de l’église Sainte-Anne.
De grandes discussions avaient éclaté pour des questions de préséance. Qui marcherait derrière le dais de l’archevêque ? Seraient-ce les Albuquerque, les Gama, les Cabral ou les Pereira ? Il n’y avait dans le vieux Goa que des familles d’une antiquité fabuleuse. Malheureusement des croisements successifs, durant quatre siècles, avaient altéré la pureté du sang des conquérants. Les Albuquerque étaient entièrement noirs et le dernier descendant de la famille de Gama avait les cheveux frisés, le nez épaté, le teint d’ébène des nègres du Zanzibar qui, vers la fin du XVIIIe siècle, avaient été transportés en masse sur la côte par des négriers français et hollandais. Les métis que l’on appelait des topas, c’est-à-dire gens portant chapeau, étaient en majorité. Ceux qui tenaient le haut du pavé étaient les quelques familles, comme les Castro ou les Mascarenhas, qui étaient restées blanches de peau. Ce haut du pavé était gardé jalousement et avec une telle morgue insolente qu’il avait suscité des haines farouches. Il fut convenu à la fin que les membres de l’association des Vrais Chrétiens, groupe qui avait pour but la grandeur de Goa et la glorification du Christ, marcheraient les premiers, quelle que fût leur couleur. Ils devaient, bien entendu, comme signe de leur aristocratie, être revêtus à la mode d’Europe, du chapeau haut de forme et de la redingote noire.
Toutes les cloches en qui demeurait un peu de vie musicale sonnaient depuis le lever du soleil. Cet après-midi de mai était particulièrement accablant. Des tapis, des étoffes de couleur, des draps de lit pavoisaient les maisons habitées et on avait accroché sur les seuils béants de celles qui ne l’étaient pas une couronne de feuillage ou un morceau de mousseline.
On avait attendu longtemps Pedre de Castro dans la maison des Mascarenhas d’où les Vrais Chrétiens devaient partir en cortège pour l’archevêché. Quelqu’un était allé frapper à sa porte, mais il était sorti de chez lui depuis longtemps. Très tard, au moment où les Vrais Chrétiens se préparaient à se mettre en marche sans lui, la mère de toute la lignée des Mascarenhas, une grosse commère qui mettait au monde les scandales aussi facilement que les enfants, avait poussé des ricanements d’allégresse, du haut du mirador où elle s’était juchée pour surveiller et enregistrer. Puis, sous sa robe décolletée en velours cramoisi, elle était descendue quatre à quatre pour annoncer avec une bruyante joie que le président des Vrais Chrétiens venait de sortir de chez sa juive, à laquelle il était allé sans doute demander quelques conseils avant la cérémonie.
Elle ne se trompait pas. Pedre de Castro sortait de la maison où il avait installé Rachel. Plus les sociétés sont déchues, plus leur rigorisme s’accroît et plus en même temps se développe une veulerie qui les rend indulgentes à tout ce qui va à l’encontre de ce rigorisme. Les Vrais Chrétiens se contentèrent de sourire en plissant les yeux. La plupart étaient préoccupés par l’allure de leur redingote, le mouvement de leur pantalon, loués à un fripier sur le port de la ville neuve. Et puis, si Castro avait pour maîtresse cette juive, nouvelle venue à Goa, est-ce que Cabral n’avait pas la femme de son meilleur ami, est-ce que Mascarenhas n’avait pas une Hindoue bossue de Panjim ?
Sur le bruit du miracle, on était venu de loin dans le vieux Goa et les chrétiens étaient mêlés de Musulmans et de Parsis. Des soies du Cachemire rutilaient, on agitait des foulards déployés, des lumières inusitées brillaient dans les yeux. On entendait le barrissement des éléphants qui avaient transporté des voyageurs et qui étaient attachés, sur les anciens quais, aux anneaux de fer qui servaient jadis à retenir les caravelles.
L’aristocratie portugaise s’étalait derrière le fer forgé des balcons et sous les ogives rompues des fenêtres. Les toilettes surannées débordaient avec magnificence et il y avait des lignes de mains tendues pour faire étalage d’énormes bagues fausses. La belle Conception Colaço, sous ses dentelles noires transparentes, laissait voir les seins dont la beauté était célèbre, et, baissant ses paupières d’ambre aux longs cils, lançait au passage un regard provocant sur les jeunes hommes dont elle n’était jamais rassasiée. Un peu plus loin, sa rivale, Juana de Faria, droite comme une statue, tendait vers elle son visage d’ange en cire mate, figé par l’envie. Le col de sa robe lui montait sur le menton et ses manches lui cachaient les mains. On l’accusait d’être rongée par une incurable maladie de peau. Ses amants ne démentaient pas ce bruit. Devant le vieux Marcora, qui avait contracté à Mascaté des habitudes d’achat et de vente humaine, se tenaient ses quatre filles à peine nubiles dont il faisait ouvertement commerce. Il les dirigeait comme un troupeau, avec une baguette de bambou, et il riait sans cesse sous sa barbe vénérable, car c’était un homme gai. Bien que le vieux Marcora fût blanc de teint, ses filles étaient aussi noires qu’il était possible. Une curieuse et inexorable loi physiologique veut que les descendants de Portugais et d’Hindous naissent plus noirs que les Hindous les plus noirs.
Selon un antique usage, l’archevêque, avant la cérémonie, avait pris son repas dans la grande salle du rez-de-chaussée de l’archevêché dont les portes étaient ouvertes pour que le peuple y pût pénétrer et vît l’archevêque manger. Au temps de la splendeur de Goa il avait le gouverneur à sa droite et le commandant de la flotte de guerre à sa gauche. Derrière lui, debout, se tenait l’homme le plus puissant des Indes, le grand juge de l’Inquisition. Toute la noblesse portugaise, une noblesse entièrement blanche de peau, était groupée autour d’eux. Les archevêques étaient grands mangeurs et grands buveurs et les repas étaient fort longs. Mais maintenant il n’y avait plus d’inquisition, la flotte portugaise ne comportait qu’un seul trois-mâts dont le capitaine était un homme de rien, et quant au gouverneur il était resté terré dans la ville neuve, par crainte de se compromettre. Le repas n’avait duré que quelques minutes, juste le temps de faire défiler les faux rôtis de carton, les amoncellements postiches de poissons ou de gibier. Chacun savait que l’archevêque ne prenait jamais aucune nourriture, à peine un verre d’eau chaque jour, et qu’il était nourri de la lumière du ciel que lui distillait, par une grâce spéciale, un ange invisible.