Le vieux prêtre avait levé ses deux mains et il les agitait doucement. Il ne comprenait pas les paroles prononcées, mais il savait que les vœux dépassent toujours les pouvoirs de réalisation, que les serments à Dieu sont rarement tenus, et il aurait voulu en atténuer la force. Le gardien de l’église semblait s’être endormi. Castro, après avoir touché la pierre de son front, se releva. Il avait des taches de boue sur les deux genoux et entre les yeux. Le métis glissa rapidement vers l’autel et commença à en ôter les simulacres de cierges. Quelque chose de très pur, émané de la prière et de la bonté du prêtre, flotta dans l’air.
Mais Rachel ne le sentit pas. La vengeance emplissait son âme et lui parlait. Elle se représentait ce qu’elle allait faire et elle voyait tout à coup combien son acte était contraire à son intention.
Ce que les chrétiens appelaient l’absolution n’était-ce pas la rémission par le prêtre, intermédiaire entre Dieu et l’homme, de tout ce qui a été fait de mal dans la vie ? Innocent comme au premier jour ! Pareil à un enfant qui vient de naître ! Voilà ce que la bénédiction était censé faire du pécheur. Mais qui sait ? N’y avait-il pas des êtres qui, par la pureté de leur vie, finissent par acquérir de grands pouvoirs ? Ce vieil Hindou rempli d’ingénuité avait peut-être conféré, de sa main ridée, une grâce dont il possédait le secret, un bouclier spirituel pour l’au-delà. Et elle allait frapper un homme qui possédait une si parfaite certitude d’être sans péché qu’elle le voyait s’avancer vers elle avec une expression enfantine dans les yeux. Il n’était plus le même que naguère. Elle allait tuer un autre homme que le Castro ivrogne et débauché qu’elle haïssait. Celui-là s’en irait tout droit dans le paradis des chrétiens tel qu’il l’imaginait, et il s’assiérait à la droite de ce Dieu qui n’aime que les forts et les puissants. Et sa dernière pensée serait sans doute pour la remercier d’avoir choisi cette unique minute de passagère perfection où il pourrait, par le subterfuge de la grâce, bénéficier d’un bonheur sans fin.
Il y eut un petit bruit de fer sur de la pierre que personne n’entendit. C’était le couteau que Rachel laissait tomber sous son manteau.
La vengeance ne pouvait pas être aussi simple. Est-ce que le crime était simple ? La vengeance devait le suivre pas à pas, prendre les mêmes détours, pour arriver à la réalisation d’un tableau aussi étrange et complet que celui d’une barque sous la lune où l’on viole une femme nue devant son mari crucifié. Quelle folie elle avait failli faire en tuant ce Castro béni, ce Castro pardonné, cette caricature angélique du gros homme luxurieux.
Elle avait bien le temps maintenant. Elle le tenait. Elle était pour lui l’envoyée de Dieu ! Elle avait compris qu’elle était à la fois le symbole de son remords et de son désir et qu’il ne pourrait plus se passer de sa vue. Eh bien ! Elle lui ferait redescendre l’échelle terrible, les degrés obscurs de la bassesse et de la méchanceté. Ce par quoi vaut l’homme, la petite part arrachée aux ténèbres elle l’en dépouillerait. Cet éclair divin qu’il avait entrevu sur sa tête, jamais plus il ne brillerait pour lui. Elle le précipiterait parmi ses pareils, ses vrais frères, ceux d’en bas, même si elle devait y être entraînée avec lui, et au moins une fois serait réalisée par elle cette justice que Dieu ne daignait pas donner à la terre, ou qu’il accordait si tard qu’elle ne valait plus la peine d’être reçue.
Comme Castro était tout près d’elle, Rachel sourit. Et elle ne pouvait pas détacher ses yeux du serpent d’eau, qui, là-bas, par bonds réguliers, s’avançait vers l’autel à travers les flaques d’eau, entre les dalles défoncées. Le métis le vit et voulut l’écarter de l’autel avec l’extrémité d’une bougie de bois. Mais le vieux prêtre lui fit signe que c’était inutile. Un serpent pouvait sauter autour d’un autel sans offenser Dieu.
DEUXIÈME PARTIE
L’Archevêque qui converse avec Dieu
Le bruit en avait couru dans le vieux Goa, dans la ville neuve, et il s’était répandu parmi les villages des environs. Un miracle devait avoir lieu ce jour-là. Ce n’est pas que la chose fût particulièrement extraordinaire. Les miracles étaient fréquents dans cet étroit morceau de terre de l’Inde soumis à l’autorité portugaise. Ils avaient commencé quand les premiers galions d’Albuquerque avaient fendu les eaux de la rivière Mandavi et ils s’étaient multipliés avec les tombeaux de saints, les chapelles consacrées, les lieux de pèlerinage. Depuis que Monseigneur Joseph de Silva avait des entretiens avec Dieu, le miracle était quotidien, permanent. Il descendait sur les demeures démolies, les couvents en ruine du vieux Goa comme un intarissable fleuve de lumière et se perdait d’ailleurs de sa force par sa continuité.