L’église des Rois Mages était construite sur le plan d’une croix latine. Mais sa voûte était singulièrement basse. La nef et le chœur étaient comme écrasés par le poids de l’antique tour qui pesait sur eux, faisait plier les cintres, cassait l’élan des courbures et l’arc de cercle des berceaux de pierre. Les chapelles des bas-côtés avaient l’air de s’enfoncer dans le sol et les piliers trapus construits en style hindou, avec des lotus renversés autour des chapiteaux au lieu de volutes, semblaient des géants épuisés, près de disparaître parmi les mosaïques mouvantes sur lesquelles tournaient des essaims de moustiques. L’humidité avait verdi les colonnes, fait croître sur la Vierge Marie et sur le Christ des mousses et des végétations parasites.
Maintenant Castro était à genoux, les mains croisées, la tête théâtralement penchée en avant vers le vieux prêtre qui lui donnait l’absolution. Il s’était accusé de ses fautes à demi-voix et par pure formalité, puisque celui qui allait lui donner le pardon au nom de Dieu n’entendait pas le portugais. La clarté de l’aurore, tamisée par les coquilles de nacre qui remplaçaient les vitraux, faisait luire les stagnations d’eaux, donnait une valeur étrange à un ange énorme en bois de teck qui tenait du séraphin chrétien par les ailes et du Dieu brahmanique par les sept bras et l’expression énigmatique du visage.
Rachel, immobile près de la porte d’entrée, vit Castro se relever et elle fut frappée par la transfiguration de son visage. Il n’y avait plus dans l’épaisseur de ses lèvres aucune expression de sensualité. Ses petits yeux agrandis regardaient par delà les choses qui l’entouraient, comme si elles étaient transparentes et qu’il entrevît à travers elle un monde plus beau. Il marchait vers l’autel avec une noblesse voulue qui aurait pu paraître ridicule à cause de son ventre qui s’agitait de droite et de gauche, mais sa sincérité donnait à toute sa personne une sorte de grandeur.
— J’ai un serment à faire à Dieu, dit-il, en se tournant vers le vieux prêtre, un vœu dont personne ne pourra me relever.
Rachel, sur le seuil de l’église, sentait le soleil en grandes nappes chaudes illuminer derrière elle les arbres, les eaux et les montagnes. Et il lui semblait qu’elle voyait devant elle s’amasser les ténèbres d’une injustice telle qu’elle n’avait pu encore en imaginer une aussi grande. Et cette injustice était sans recours, irrémédiable, car son origine était en Dieu.
Ceux qui faisaient le mal étaient toujours les maîtres de ceux qu’ils avaient fait souffrir. Les choses s’arrangeaient toujours de cette manière. Dans le domaine de ce qui est matériel, ils étaient toujours les premiers, ils avaient l’argent, les avantages de la vie, la considération des hommes. Ceux qui subissaient une oppression injuste, ceux qui étaient dépouillés et méprisés auraient pu se dire au moins que le domaine spirituel leur appartenait et qu’ils seraient consolés par la possession d’un royaume que les mauvais ne pouvaient atteindre. Mais non ! même pas cela ! Il n’y avait pas de plus beau royaume que celui qu’elle venait d’entrevoir dans les yeux brillants de l’homme qui avait tué sa mère. Par l’artifice de la religion, le prestige d’anciens rites, la magie enfermée dans la main d’un bon vieillard, une grâce avait pénétré dans l’âme mauvaise et l’avait lavée de ses péchés. L’homme qu’elle avait vu la veille en bras de chemise, ivre de champagne, plein de terreur à sa vue dans une chambre d’entremetteuse, s’avançait rajeuni, purifié, vers un autel où Dieu le considérait avec complaisance. Ah ! comme la lumière du soleil devait lui paraître belle maintenant ! Sans doute il avait pensé à cette émotion, en dilettante de cette volupté du pardon et de l’innocence.
Rachel fit deux ou trois pas le long du mur et elle arriva jusqu’au pied de l’ange au visage bouddhique. Sous sa cape de bure, elle déroula les plis du châle et saisit dans sa main le manche du couteau.
Un tout petit homme aux jambes démesurément grossies par l’éléphantiasis se traîna contre un pilier et y prit une posture de prière. La lumière augmentait rapidement. Un serpent d’eau sauta dans une flaque et fit un cercle lumineux d’éclaboussures. Le visage du vieux prêtre se remplit d’une douceur divine.
Alors une voix résonna, avec un timbre émouvant, chargé de tristesse humaine et si différent de celui de Castro que Rachel pensa d’abord qu’un autre homme que lui parlait dans l’église.
— Seigneur. Tu m’as tiré de la perdition et tu m’as indiqué la voie ! Tu m’as manifesté ta volonté en m’envoyant un messager à qui tu as donné la forme de mes cauchemars. Sois loué, Seigneur ! Devant cette créature que tu as pétrie à l’image de l’autre pour qu’elle soit à mes côtés comme le témoin du mal que j’ai fait, je te supplie de ne plus me laisser succomber à la tentation, de me délivrer du mal qui a toujours été autour de moi, de me permettre d’être juste et pieux, de t’aimer et d’aimer les hommes mes frères. Je fais le serment de me consacrer à ton service et je te demande humblement de faire qu’auprès de moi demeure celle qui est semblable à l’autre pour que mon âme qui a été perdue soit sauvée par elle, pour que la cause du péché soit la lumière et le salut. O Seigneur ! exauce-moi ! Ainsi soit-il !