Rachel ne savait plus maintenant si elle avait aimé cet homme. Elle le considérait comme l’instrument de sa destinée. Elle avait même cessé de lui en vouloir. C’est lui qui lui avait fait connaître cette solitude et ce désespoir grâce auxquels elle était allée, à travers les rues de Bombay, vers la maison louche d’Antonia et vers l’hôte qui y était assis en bras de chemise, aussi sûrement que vers un but fixé à l’avance. Grâce à lui elle avait rencontré la créature humaine à laquelle elle pensait depuis son enfance. L’idée de vengeance, elle s’en rendait compte à présent, était le sentiment primordial de son âme. Depuis la mort de sa mère, elle n’avait aimé son père qu’à moitié et d’une affection mêlée de mépris parce qu’il n’avait pas eu le courage de se venger. Elle avait eu toujours le sentiment qu’il lui faudrait un jour remplir une tâche et sa jeunesse avait été obscurcie par cette arrière-pensée.
Elle jeta un dernier regard sur le jardin où le vent remuait les arbres.
Folie des femmes ! se dit-elle encore. Maintenant, la tâche était devant elle ; Elle s’était vouée à son accomplissement et il suffisait pourtant d’une guitare entendue au loin pour qu’elle se précipitât, comme une enfant dans un pensionnat, à la brèche du mur du jardin.
Elle avait dîné rapidement. Les soirées étaient longues dans la maison lugubre dont seules les pièces du rez-de-chaussée avaient été nettoyées et aménagées. Il y avait dans ces pièces un mélange hétéroclite de meubles modernes qu’on avait fait venir à la hâte de Bombay et de meubles anciens en style indo-portugais.
Rachel résolut, pour se distraire, d’ôter d’une niche creusée dans la boiserie de sa chambre, près de son lit, une statuette représentant saint François Xavier baptisant un Hindou agenouillé. Le naïf sculpteur de cette statuette avait voulu que le saint, tout occupé du sacrement qu’il donnait, regardât le pieux Hindou. Malgré cela, il avait laissé à l’expression du visage une sorte d’inattention et Rachel couchée avait le sentiment qu’elle était fixée par saint François-Xavier avec une certaine réprobation. Elle se disposait à transporter la statuette dans une pièce voisine quand elle s’aperçut que la boiserie qui faisait le fond de la niche était rongée par l’humidité. Elle la toucha de la main et le bois corrompu céda aussitôt. Un objet en métal se détacha et tomba dans la niche. Plusieurs reflets en jaillirent en même temps et Rachel faillit, de surprise, lâcher la lampe à pétrole qu’elle tenait dans sa main gauche.
L’objet enfermé dans cette cachette était une croix d’or massif, attachée à une chaînette du même métal et qui devait être d’un grand prix ; il y avait des perles noires enchâssées sur les bras de la croix et quatre gros diamants aux extrémités. Le temps avait verdi l’or, éteint les perles, mais n’avait pas altéré les flammes vivantes des diamants qui luisaient comme quatre prunelles sans paupières. Un je ne sais quoi de triste, de magnifique et de secret s’exhalait de ce bijou.
Comme Rachel le considérait, elle entendit le marteau de la porte résonner, puis le pas traînant d’un serviteur qui se mettait en marche avec lenteur. Ce ne pouvait être que Pedre de Castro. Deux ou trois fois déjà, il était venu à pareille heure lui faire part de ses projets, se réjouir de sa vue. Il était convenu qu’aux yeux du monde, Rachel précédait à Goa son mari, un grand entrepreneur de travaux de Bombay qui comptait acheter et cultiver de vastes terrains aux environs de la ville. Avec le titre de femme mariée, les apparences étaient sauves. Lorsque Rachel sortait, elle était censée aller examiner des plantations, d’anciens champs fertiles transformés en marais par l’incurie portugaise et les visites de Pedre de Castro avaient le prétexte de ces affaires d’achat et de vente qu’il était en train de traiter. Tout le monde disait tout bas, naturellement, que la belle juive était sa maîtresse et d’ailleurs tout le monde se trompait.
C’était en effet Pedre de Castro qui avait frappé à la porte. Rachel reconnut son pas lourd sur les dalles du salon. Elle aurait pu aisément cacher cette croix qui venait de sortir pour elle des ténèbres du passé, mais elle n’y songea pas. Elle eut tout de suite le pressentiment qu’elle pourrait faire servir cette richesse au but qu’elle poursuivait.
Pedre de Castro baissait les yeux. Il balbutiait, cherchant à expliquer de façon plausible sa visite. Ce soir plus que jamais, il avait besoin de paroles amicales. Le matin même, son fils était rentré du collège des Jésuites de Bombay où il avait terminé ses études. Il l’avait retrouvé, tel qu’il avait toujours été, hostile, taciturne avec le même ricanement sourd dont il accueillait toutes les paroles de son père. Castro avait senti tout de suite qu’il allait avoir un contradicteur quotidien qui tournerait en dérision ce qu’il ferait, le diminuerait avec ses sourires et ses doutes.