Et pourtant ! Il se sentait capable de faire de grandes choses, si on l’aidait moralement, si on croyait en lui.
Il se laissa tomber dans un fauteuil. Le même serviteur aux pas traînants alluma une grande lampe dont l’abat-jour était dans un tissu cramoisi et donnait aux visages une teinte de passion. Rachel fit apporter une bouteille de rhum et elle en versa un verre à Castro. Dans l’église des Rois Mages, il avait promis à Dieu de ne plus boire, en même temps qu’il faisait vœu de chasteté. Il avait respecté sa promesse de tempérance durant quelques jours. Mais il avait discuté ensuite sur les termes employés. Il pouvait boire à la condition qu’il ne s’enivrât pas. Et Rachel avait été de cet avis.
Il parla de ses projets. Les événements marchaient avec rapidité. La bénédiction de la bannière sur la colline Sainte-Anne avait produit un effet immense. Il était accablé de lettres, de propositions. La colonie était avec lui, prête à défendre son archevêque. Si le roi du Portugal avait été assez faible pour le sacrifier à la rancune du pape, il appartenait aux croyants de maintenir par la force celui qui s’entretenait avec Dieu. Le gouverneur était un misérable. On s’en déferait. Les troupes étaient peu nombreuses et se mettraient du côté du plus fort. Leur colonel était perpétuellement ivre. L’œil de Castro étincela en affirmant qu’il était juste de supprimer un homme qui était perpétuellement ivre.
Il garda un instant le silence et, encouragé par l’approbation de Rachel, il contempla des espoirs plus grands.
Pourquoi pas ? Il y avait d’autres exemples : Saint-Domingue s’était détachée de la France soixante ans plus tôt et cette île n’avait pas eu à sa tête les hommes qu’aurait Goa. On n’avait qu’à lire l’histoire des colonies espagnoles de l’Amérique du Sud. Goa pouvait devenir un État indépendant, une république, un royaume, qu’importe ! On verrait bien le moment venu. Ah ! son fils ne croyait pas en lui. Il apprendrait à le connaître. L’essentiel était que Rachel y crût.
Elle y croyait. Elle exultait aux paroles de Castro, elle surenchérissait, aplanissait les difficultés, affirmant la nécessité d’agir immédiatement.
Castro marchait maintenant de long en large, s’arrêtant parfois pour boire une gorgée de rhum. Oui, agir vite, c’était son avis. Il avait essayé de consulter là-dessus l’archevêque. L’avis de l’archevêque était l’avis de Dieu. Mais ses réponses étaient toujours énigmatiques, car il avait perdu l’habitude de parler aux hommes. Et puis, il fallait de l’argent, beaucoup d’argent. La fortune de Castro était peut-être la plus grande de Goa, mais une fortune reposant sur des domaines hypothéqués et des cultures en friche, une fortune qui lui permettait à peine, au temps de sa mauvaise vie, d’aller deux fois par an à Bombay, deux fois, pas plus et encore !
Rachel savait combien il était nécessaire de mêler la providence aux actions des chrétiens pratiquants.
Elle saisit le bras de Castro et elle dit en donnant à sa voix un caractère de mystère :
— La providence a apporté ce soir l’argent nécessaire. Venez.