Et elle l’entraîna dans la chambre voisine.

Saint François-Xavier et son Hindou gisaient à terre.

Sur la blancheur du drap, il y avait la tache des perles noires et les quatre flammes des diamants.

Castro considéra la cachette dans la boiserie de la niche, il soupesa l’or de la croix, évalua la qualité des perles et des diamants. Son visage était animé par une cupidité extraordinaire, dont Rachel voyait les signes pour la première fois.

Il connaissait le bijou sans l’avoir vu. Cette croix était célèbre dans l’histoire de Goa. Deux siècles auparavant, l’aristocratie portugaise s’était cotisée et avait commandé à un orfèvre ce bijou pour l’envoyer comme cadeau au pape. C’était son aïeul, Pedre de Castro, celui dont il avait tailladé le portrait le matin de sa confession, Pedre de Castro le débauché qui avait reçu la croix de l’orfèvre et après l’avoir fait bénir en grande pompe, l’avait déposée sur le navire qui allait faire voile vers l’Occident. Or, Pedre de Castro, qui ne croyait à rien, avait fait bénir une croix fausse. Il avait gardé la vraie et l’on pensait qu’il l’avait emportée avec lui quand il s’était enfui de Goa. Il habitait alors cette maison. Sans doute y avait-il caché l’inestimable bijou et il était mort sans avoir pu le reprendre.

Rachel n’ignorait pas l’influence qu’avait eu sur Pedre de Castro l’étrange personnalité de son aïeul. A vingt ans, il avait pris pour modèle le voleur de croix, l’enleveur de femmes, le tueur de juifs. Il avait essayé de renouveler en petit les exploits qui avaient rendu célèbre l’ancien Pedre de Castro. Il savait pourtant la légende qui disait que son aïeul avait vendu son âme au diable. Mais le diable n’existait pas et sous l’influence de son ami Deodat de Vega, Castro avait professé, pendant les premières années de sa jeunesse, que le mal était supérieur au bien, et que la caractéristique des hommes supérieurs était de faire le mal consciemment. Il l’avait expliqué à Rachel dans les longues conversations qu’il avait eues avec elle. Son objectif, pendant des années, avait été de jouir égoïstement de la vie, de refouler en lui tout ce qui était pitié, désintéressement, bons sentiments et il convenait qu’il lui était venu peu à peu une jouissance nouvelle, singulièrement voluptueuse et profonde, à voir des créatures souffrir à cause de lui. Soit par le fait du hasard, soit par sa volonté inconsciente, il avait été amené à répéter les actes criminels de celui qu’il appelait son maître, le grand Castro. Quand il analysait, après des années, sa conduite passée et ses états d’âme d’alors, il était obligé de conclure qu’il y avait une sorte de substitution en lui, comme si la volonté mauvaise de l’aïeul avait pris possession de la sienne et l’avait dirigée.

Son effort de mal — il ne donnait pas de détails à Rachel — s’était arrêté à la mort de cette jeune femme qu’il avait aimée et à qui Rachel ressemblait. Cela avait coïncidé avec le départ de Deodat de Vega. Alors la religion avait repris le dessus en lui. Il avait eu des remords. N’avait-il pas songé même à entrer dans un couvent ? Ah ! s’il avait rencontré un vrai prêtre, un homme de Dieu ! Mais le clergé de Goa était si déchu ! L’on faisait payer les confessions et même quand la somme demandée avait été donnée, le prêtre en exigeait parfois une nouvelle pour l’absolution. Il y en avait qui disaient la messe en état de complète ivresse et il avait fallu transporter à la ville neuve presque tous les objets sacrés des églises, parce que ceux qui en avaient la garde les volaient pour les faire fondre et aller les vendre à Bombay. Le père Vincent avait trop de simplicité de cœur, et l’archevêque était trop près de Dieu pour comprendre les fautes humaines.

Livré à lui-même, Pedre de Castro avait vu réapparaître cet amour du mal qui avait hanté sa jeunesse. Il avait eu des sortes de crises. A la minute où il s’y attendait le moins, une bouffée de luxure, un orage intérieur le dévastait. Il n’osait pas raconter à Rachel ce qu’il était obligé alors de faire. Les actions de sa jeunesse, qui n’étaient que l’écho affaibli des actions de son aïeul, se représentaient à lui pour être réalisées, avec une puissante force de suggestion. Les nuits d’ivresse chez Antonia, avec des juives de bas étage largement payées pour se laisser humilier, n’étaient que la forme la plus anodine de ses soi-disant plaisirs. Le remords venait après, aussi sûrement que le soleil après la pluie. Et cela avait duré et durerait encore si Rachel n’était pas venue et s’il n’était pas allé avec elle à l’église des Rois Mages.


— Seigneur Cebaoth, ils seront la proie des trois fléaux, l’orgueil, la cupidité, et la luxure. Oh ! verse-les-leur sans mesure pour qu’ils soient maudits dans l’éternité !