Rachel se souvenait de ces paroles du livre ancien. Elles étaient toujours présentes à son esprit. Comme elle se félicitait d’avoir agi avec ruse, avec patience, avec courage ! Les trois fléaux étaient déchaînés dont la puissance entraînerait l’éternelle malédiction du chrétien qui avait attaché son père à une croix et tué sa mère.

Sous la rouge clarté de la haute lampe que Castro avait portée dans la chambre, elle regardait le gros homme coloré par l’abat-jour et il lui paraissait couvert de sang, vil et grotesque. Il se tenait plus droit qu’à l’ordinaire et une importance inusitée le gonflait. N’était-il pas le futur président de la République de Goa, le roi peut-être ? Il frottait le vieil or de la croix pour le faire reluire, il palpait les perles ou admirait l’eau mirifique des diamants et cet amour qui enchaîne l’homme aux métaux précieux le faisait souffler avec force comme s’il avait fait une longue course.

Il jeta un regard tout autour de lui sur les murs qui avaient l’air de flamber, il passa sa langue sur ses lèvres et il dit :

— La croix entière n’aurait pas d’acquéreur avant longtemps peut-être. Les rajahs sont ruinés et il n’y a pas dans l’Inde d’Anglais assez riche. Mais on peut vendre chaque bijou séparément. Les perles sont grosses, les diamants aussi. Avec cela…

Il n’acheva pas. Sa pensée venait de s’orienter brusquement ailleurs. Il avait regardé Rachel pour obtenir d’elle une approbation et son regard s’était promené sur sa bouche mobile où luisaient ses dents, sur son cou laiteux et la naissance de ses épaules, sur l’ondulation de son corps visible sous la soie et plus désirable que s’il était nu.

Rachel vit les petits yeux de Castro s’emplir d’une flamme intense et tout son être se tasser comme s’il emmagasinait une somme immense de désir. A côté de lui, le lit étalait sa surface blanche et le drap soulevé sur un creux léger semblait attendre des formes humaines pour les couvrir de tiédeur. Rachel mesura sa témérité insensée. Les passions sont enchaînées les unes aux autres. N’allait-elle pas être la première victime de cette luxure qu’elle souhaitait de rallumer ?

Castro fit un pas en avant et buta sur la statuette de saint François-Xavier, qui était demeurée à terre. Il la ramassa avec respect et la replaça dans sa niche. Rachel en profita pour se saisir de la haute lampe et se diriger vers la porte, à petits pas, mais en regardant du coin de l’œil par-dessus son épaule trop nue, guettant si la bête n’allait pas bondir.

Le souffle qui avait embrasé la chambre expira dans le salon. La crise était morte à peine née, mais sans doute ressusciterait-elle un peu plus tard. La croix faisait une bosse dans la poche intérieure du veston de Castro et la chaînette qui y était attachée rendait un tintement métallique. Un couple de grands papillons de nuit se heurtait en volant aux murailles, avec un bruit d’ailes froissées. La nuit était éclatante. Castro, sur le seuil, baisa cérémonieusement la main de Rachel et il sembla encore à celle-ci qu’il y avait un bruit de guitare, quelque part, elle ne savait où.

Le Quartier sous les Eaux

Quand la saison des pluies était terminée, les eaux des étangs qui couvraient les campagnes de Goa commençaient à baisser. La fraîcheur de la nuit succédant aux ardeurs du soleil, produisait des brouillards assez denses que l’aurore avait du mal à dissiper. C’était le moment où, disait-on, on entrevoyait sous les eaux déversées par deux bras de la rivière Mandavi, les terrasses et les dômes de ce quartier de Goa qui, un siècle plus tôt, à la suite d’une inondation, s’était affaissé dans les sables.