Rachel, désireuse de s’en rendre compte, s’était fait accompagner ce matin-là d’un batelier malabarais, elle avait descendu la rivière sur un canot creusé dans un tronc d’arbre et, laissant à sa gauche, l’église des Rois Mages, elle avait fait ramer vers l’étang qu’on appelait l’étang de la ville noyée.
Il était tôt et une brume épaisse couvrait toutes choses, enveloppait au loin la chaîne des Ghates, donnait aux îlots couverts de figuiers des apparences de masses confuses, dessinait les cocotiers des rivages comme de bizarres créatures issues de la nuit et qui allaient disparaître avec le triomphe de la lumière.
Le batelier lui avait fait un signe pour lui exprimer qu’ils étaient arrivés à l’endroit approximatif où devaient reposer les ruines du quartier des Dominicains. Rachel, en se penchant sur le bord du canot, n’aperçut d’abord que ce morne et indéfini miroir que sont des eaux calmes. Mais en regardant avec plus d’attention à travers les transparences bleuâtres, elle crut distinguer un perron monumental aboutissant à un portique écroulé, des alignements de colonnes, un escalier de pierre disparaissant sous des lianes et une forme de marbre couchée, comme une déesse qui dormirait parmi des scintillements mobiles de serpents d’eau. Plus loin, il y avait des torses d’édifices, quelque chose comme un mirador arabe incliné, le buste tronqué d’une tour. Et plus loin encore, à travers les ondulations que faisaient les rames, Rachel vit, ou crut voir, une longue perspective de cloître aquatique, le cadre majestueux d’un énorme portail vide sous lequel passait avec lenteur un mince poisson aux nageoires vertes.
Le quartier des Dominicains portait le nom du couvent de cet ordre qui y était installé, mais il était surtout composé des maisons de plaisance des riches habitants de Goa qui avaient désiré jouir de la fraîcheur provenant des bras presque parallèles de la rivière. Étaient-ce les somptueuses demeures de jadis que Rachel venait d’entrevoir ? Étaient-ce les jardins où avaient erré les belles Portugaises, sous les collerettes bouffantes et les corsages de taffetas, où s’étaient déroulées les fêtes données par les Castro ou les Altaïde ? Elle se demanda si ce n’était pas son imagination qui créait ces images et si elle n’était pas trompée par les jeux des réverbérations à travers les profondeurs liquides.
Et soudain, tout près d’elle, dans le brouillard, elle entendit résonner cette même guitare, dont la musique l’avait déjà intriguée, quelques jours auparavant. C’était un air triste, qu’elle ne connaissait pas, une plainte qui lui fit penser à quelque chagrin défunt, à l’adieu d’amour de deux amants, qui se feraient signe sur des balcons éloignés au milieu de palais qui tombent, parmi l’ensevelissement des eaux.
A son geste, le batelier cessa de ramer et quelques instants après, émergea du brouillard une barque qui suivait la sienne. Il y avait un jeune homme, presque un enfant, dans cette barque. C’était lui qui jouait. Il se tenait à l’avant et ne s’attendait pas à se trouver si brusquement en présence de Rachel. Il s’arrêta soudain de jouer. Son visage refléta une surprise si ingénue, que Rachel se mit à rire. Les canots étaient bord à bord et la conversation s’engagea, presque malgré eux.
Rachel ne le trouva pas sympathique au premier abord. Il était étroit d’épaules et son regard avait ce je ne sais quoi de prétentieux que donne parfois la myopie. Il était imberbe, mais avec des poils follets sous le menton. Son front était trop grand et ses cheveux étaient plantés trop droits. Il parlait avec hésitation, d’une voix un peu sourde, mais tout d’un coup, il prononçait certains mots avec cette chaleur et ce frémissement qui révèlent les natures enthousiastes. Il disait n’importe quoi, au hasard, sur le quartier des Dominicains, sur la possibilité d’entrevoir ses dômes à certaines heures, pour gagner du temps et maîtriser le battement de cœur qui soulevait sa poitrine.
Comme les deux bateaux frôlaient le bord d’une île plantée de frangipaniers et de palétuviers, il proposa d’y marcher un peu, pour attendre le moment où les brouillards se seraient dissipés, laissant les eaux plus claires. Rachel accepta.
Les brouillards persistèrent longtemps. Rachel s’aperçut qu’elle avait avec le jeune homme, joueur de guitare, ces affinités qui permettent à la première conversation de se dérouler sans effort pour l’entretenir et aux premiers silences de n’apporter aucune gêne. Elle en jouissait confusément. La chaleur devenant plus grande, d’un geste où il y avait de la familiarité et de l’abandon, elle ôta la cape qui était posée sur ses épaules et la prit sur son bras en disant à demi-voix, comme une confidence intime :
— La chaleur vient si vite dans cette saison !