— Quand on veut réaliser un projet d’importance comme le nôtre, il faut considérer avant toute chose que la vie humaine n’a aucun prix. Les hommes qui m’ont instruit, à Khiva, allaient plus loin puisqu’ils prétendaient que toutes les fois qu’on supprime une existence on augmente d’autant sa force personnelle et que les plus forts sont ceux qui ont le plus de morts à leur actif.
Cette soirée avait été une soirée d’enthousiasme. Dans le salon de la maison de Rachel, on avait arrêté les dernières mesures qui devaient aboutir à l’autonomie de la colonie de Goa. On avait discuté du sort de ceux qui demeuraient fidèles au roi du Portugal et au pouvoir religieux du pape. Les quelques prêtres rebelles à l’autorité de l’archevêque seraient expulsés. Le gouverneur était un homme si triste par nature et d’un caractère si faible que personne n’avait pensé que sa mort fût nécessaire. Le seul danger sérieux venait du colonel qui commandait les troupes. Il était presque toujours ivre, mais il avait des moments de lucidité. Enfermé dans le fort d’Aguada, qui était inexpugnable avec les moyens dont on disposait, il pouvait bombarder la ville neuve.
Deodat de Vega haussa les épaules et trancha la conversation, d’un geste négligent de sa main gauche gantée de blanc. Il se chargeait du colonel. On pouvait s’en rapporter à lui.
A la clarté du punch qui brûlait sur la table, illuminant des visages congestionnés par le sentiment de leur importance, des postes furent donnés et reçus. Castro remplacerait d’abord le vieil Aguilar comme président du conseil de la colonie. Il était tout désigné pour être ensuite le président de la future république. Mascarenhas serait ministre de l’Intérieur et Marcora, ancien capitaine au long cours, qui avait passé sa vie sur la mer, commanderait la flotte de guerre. C’est de cette flotte que dépendrait le salut du nouvel État le jour où le Portugal enverrait ses navires. Castro annonça que Deodat de Vega venait de négocier pour lui l’achat d’un trois-mâts avec trente canons dernier modèle dont il ferait don à la république de Goa.
On se pressa les mains. On se félicita mutuellement. On but à celle qui était l’inspiratrice, la muse de la révolution prochaine. Ce ne fut que tard dans la nuit que les conjurés se glissèrent au dehors pour regagner leurs maisons.
Rachel fut frappée alors de la façon dont Castro ouvrit la porte qui faisait communiquer le salon et la vérandah en disant :
— Comme il fait chaud ici. J’ai besoin de respirer.
Et elle vit qu’il se penchait pour écouter les bruits de la nuit.
A part un oiseau perché sur une branche dans le jardin et qui poussait par intervalles un sifflement triste, la nuit était à peu près silencieuse. Des camphriers et des frangipaniers sauvages exhalaient une odeur lourde mêlée à l’odeur humide des marais proches.