Il avait été convenu que dans l’intérêt de leurs projets communs, Deodat de Vega se montrerait le moins possible dans le vieux Goa. Il s’était installé dans une villa écartée, non loin de Panjim, et c’était la nuit seulement qu’il venait rendre visite à Castro.
Ses visites se faisaient naturellement chez Rachel. Mais plus rien plans son costume ne rappelait le personnage misérable qui s’était promené dans le jardin quelques jours auparavant. Deodat de Vega, comme au temps de sa jeunesse, portait d’impeccables gants blancs, des chemises de soie molle et une cape retenue par une chaîne d’or qu’il jetait négligemment sur ses épaules.
Castro avait pensé d’abord qu’il serait nécessaire de rassurer Rachel. La vie et les revers avaient changé le caractère de son ami. Un homme comme celui-là était nécessaire à ses projets. Il comptait l’utiliser sans se laisser influencer par lui.
Mais contrairement à son attente, Rachel témoigna de suite de l’amitié au nouveau venu. Cette amitié fut même si apparente que Deodat de Vega en sentit l’excès et en fut surpris. Toutefois, il l’attribua en partie à l’ennui que Rachel devait éprouver parmi les ruines ecclésiastiques du vieux Goa et en partie à sa propre séduction.
Presque chaque semaine il prenait le bateau pour Bombay où il se livrait à des achats d’armes et à des négociations avec des aventuriers de sa connaissance auxquels il faudrait faire appel le moment venu. Il avait été aussi chargé de la vente des diamants et des perles noires. Cette vente avait rapporté à Castro plus qu’il n’en avait espéré et sa confiance en son ami s’en était accrue. Il savait bien que Deodat de Vega était au-dessus du désir de l’argent. D’ailleurs celui-ci s’était expliqué sur ses démêlés avec la justice anglaise. Il l’avait fait avec cette sorte de cynisme qu’on peut appeler aussi sincérité et qui consiste à faire excuser ses fautes en les racontant avec exactitude et en s’en glorifiant. L’abolition de la traite lui apparaissait comme une monstrueuse hypocrisie de la société. Est-ce que l’esclavage n’était pas le but inavoué de toute organisation sociale ? Un homme libre comme lui était obligé de lutter sans cesse pour ne pas être esclave. Pourquoi alors se cacher pour asservir de misérables brutes noires ? Il avait eu le tort de se laisser prendre, voilà tout. Quant au soi-disant chantage de la dame anglaise, c’était une histoire qui aurait été à mourir de rire si elle n’avait pas fini si mal pour lui. La veuve d’un général qui l’avait poursuivi pendant deux ans de déclarations et de lettres d’amour ! Une vieille toquée de Calcutta qui lui avait offert cent fois sa fortune ! Il s’était décidé à la fin à accepter une de ses offres. C’était malheureusement dans un mauvais moment, après qu’il eut enlevé une nièce de la dame, une autre fille dont il n’avait eu que des ennuis. La veuve du général s’était servie pour se venger d’une lettre où il lui avait écrit Dieu sait quoi ! Elle avait organisé une de ces machinations que seules les femmes peuvent concevoir par dépit. On s’était aperçu alors que la nièce était mineure et la pudibonderie des magistrats anglais avait été si bien déchaînée qu’il avait été envoyé à Port Jackson.
Deodat de Vega avait raconté tout cela devant Rachel sur laquelle il ne doutait pas posséder un aussi grand ascendant que sur Castro. Devant elle aussi il s’entretenait des préparatifs du coup de force qui devait livrer la colonie à Castro et aux partisans de l’archevêque.
Il faudrait montrer au début la plus grande énergie. On n’en imposait que par la peur, on ne réussissait que par la violence. Ce qui était le plus à craindre, c’étaient les conseils de prudence des gens timorés.
Quelquefois Deodat de Vega baissait la voix et son accent devenait plus grave. C’était quand il faisait allusion à une secte par laquelle, au cours de ses voyages, il avait été initié à une philosophie singulière qui était la base de ses convictions.
Rachel l’entendit une fois dire :