C’était sur le port, au café du Palmier, à côté des bureaux du journal L’Abelha, que les grands rêves politiques naissaient et prenaient leur essor. On y attendait fébrilement le steamer de Bombay pour lire les journaux d’Europe. On se les arrachait. Mais ils n’apportaient qu’une déception renouvelée. Ni le schisme de Goa, ni les événements qui s’y étaient produits, ne semblaient intéresser les grandes nations occidentales.
— De quoi, diable, peuvent-ils bien s’occuper là-bas ? disait Heliodora de Cunha, qui était le plus avide de gloire et qui portait comme commandant des troupes, un uniforme d’officier d’artillerie.
— Hé ! Ils s’occupent de Cuba, parbleu ! répondait Marcora avec un éclat de rire.
Cuba, avec l’appui de l’Amérique, était alors en pleine insurrection contre l’Espagne et les journaux du monde entier suivaient les efforts de Narciso Lopez pour sa libération.
Une étrange jalousie s’empara des dirigeants de Goa. Ils ne parlaient que de Cuba pour dénigrer cette île, sa situation géographique, le caractère de ses habitants. Cuba avait usurpé sur la planète la place qu’aurait dû tenir Goa. Mais ils s’efforçaient secrètement d’imiter les héros de l’indépendance cubaine.
— Tu seras notre Lopez, disait-on à Castro pour le flatter.
— Vous verrez qu’ils nous enverront aussi un Concha, disaient les pessimistes.
Concha était un intraitable général espagnol qui faisait fusiller à Cuba tous les révoltés qui lui tombaient sous la main.
Mais les optimistes étaient les plus nombreux et ils répétaient avec confiance :
— Nous obtiendrons l’autonomie.