Deodat de Vega avait fait venir des bandes d’aventuriers de toute nationalité. Un navire, en provenance de Macao, avait même déposé dans le port deux cents Chinois. Ils avaient signé un contrat de travail, avec les appointements d’une piastre par mois, qui les mettait dans une dépendance plus rigoureuse que celle de l’ancien esclavage. Ils étaient censés devoir travailler à la culture des terres, mais on se proposait de les armer et d’en faire une sorte de milice dans le cas où il y aurait une lutte sérieuse à soutenir. Comme il n’y avait encore aucune organisation, ils erraient au hasard, campés dans un terrain vague, non loin de l’église des Rois Mages, cherchant leur nourriture. Pourtant, ce ne fut pas pour du riz qu’ils pillèrent une boutique dans le vieux Goa, mais pour se procurer des bâtonnets d’encens. Ils ne purent résister à l’éblouissement de l’or. Ils commencèrent la démolition d’une église dont les piliers étaient grossièrement dorés de neuf, croyant qu’elle était en or massif, afin d’en emporter les blocs.

On en pendit trois à un vieux banyan qui se dressait sur l’emplacement de l’ancien couvent des jésuites dans l’île Chovas. Leurs corps se balancèrent au vent durant plusieurs jours et furent mangés par les vautours. Le reste des Chinois demeura en proie à la terreur et au désespoir. On leur avait interdit d’enfermer dans des cercueils la dépouille des trois pendus. Désormais, les âmes en peine de ces morts qui ne devaient pas revenir à la terre des ancêtres, allaient errer sur les lieux de leur supplice, tourmenter les vivants, répandre des maléfices. La nuit, il sortait des misérables huttes construites à la hâte dans les sables, près de l’église des Rois Mages, une mélopée lugubre de prières. La légende des trois fantômes chinois s’accrédita dans bien des esprits. Beaucoup les entendirent soupirer derrière les portes. Beaucoup les virent glisser tristement, dans les rues silencieuses de Goa avec leur cou brisé et la corde du supplice qu’ils levaient dans leur main droite.

Il y eut un scandale autour de la relique de saint François-Xavier. L’archevêque donna l’autorisation d’exposer publiquement le corps du saint sur le seuil de la cathédrale. Il était étendu dans les vêtements qu’il portait au moment de sa mort, tenant dans sa main gauche une canne de jonc à pommeau d’or. Son bras droit avait été enlevé au XVIIe siècle pour être envoyé au pape. Poussée par l’exaltation religieuse et aussi le désir de la possession, une dame noble, en se prosternant, lui avait coupé un doigt du pied, d’un coup de dent et l’avait emporté. Depuis lors, le saint ne paraissait en public que sous une châsse d’argent soutenant un globe de verre.

Ce jour-là, la foule ne put contenir son enthousiasme. Peut-être se souvenait-on de l’heureuse dame noble de jadis. Les fidèles chantant un cantique et criant « Miséricorde ! » firent voler en éclats le globe de verre et des mains trop zélées tentèrent d’arracher soit un morceau de vêtement, soit un cheveu, soit une oreille. Ce fut grâce au courage du Suisse, armé de sa hallebarde, et à la présence de quelques membres de la milice nouvelle que la relique de saint François-Xavier fut sauvée.

La cathédrale fut témoin d’un autre scandale. Ce jour-là, l’archevêque avait ordonné des prêtres, il avait conféré les ordres mineurs, le diaconat et le sous-diaconat à des jeunes gens et il allait donner la consécration à un évêque. L’extension du schisme l’exigeait. Beaucoup d’églises situées en territoire anglais avaient adhéré à la révolte religieuse. Il fallait envoyer des prêtres dans tous les faubourgs de Bombay, à Bandora, à Corlem, à Mahim. La rumeur publique avait exigé qu’un évêque fût consacré. Cet évêque devait être Jéronime Caval dont la popularité était immense.

Ce Jéronime Caval était un ancien moine augustin qui avait reçu de Dieu le don de la parole en même temps que le don d’une gaîté communicative. Il était d’une violence extrême et perdait parfois la raison quand il avait bu à l’excès, ce qui lui arrivait souvent. A Seringapatam où il avait séjourné, il portait toujours un sabre sous sa soutane pour couper les oreilles, disait-il, à certain mauvais prêtre qui essayait de le faire mourir par des pratiques d’envoûtement. Dans cette ville, il faisait un commerce ouvert des sacrements et il avait créé pour la confession des abonnements d’une roupie par an. Moyennant une bouteille d’eau de vie il avait marié des gens déjà mariés. On disait qu’ayant enlevé une jeune fille, il avait été charmeur de serpents dans une grande ménagerie de Calcutta. On l’accusait aussi d’avoir fait de la piraterie dans la Malaisie, de s’être occupé de magie avec le sultan de Zanzibar. Il accueillait ces calomnies et les rapportait lui-même, avec la joie la plus parfaite. Le schisme de Goa l’avait attiré comme les fleurs attirent les abeilles.

Fatigué par les cérémonies de la matinée, Monseigneur de Silva en était arrivé à ce moment de la consécration où a lieu l’imposition des mains. Ses mains tremblaient et sa voix dit pourtant distinctement la formule par laquelle les assistants sont invités à révéler les causes d’empêchement à la consécration, s’ils en connaissent.

Ce devait être une simple formalité. Mais quelqu’un cria dans la foule qu’il y avait une cause d’empêchement. C’était une femme, une métis, aux épaules carrées qui s’avança, pleine d’assurance. Elle avait à côté d’elle un personnage livide qui brandissait un papier et elle affirmait avoir été légitimement mariée à Jéronime Caval. Des cris retentirent. Jéronime Caval tranquillisait l’assemblée par l’allégresse répandue sur ses traits, mais soudain, il s’élança, cherchant à atteindre l’homme au papier et réclamant une arme pour lui couper les oreilles. Il croyait reconnaître en lui son vieil ennemi l’envoûteur. Une bagarre s’ensuivit et le sang coula pendant que l’archevêque quittait la cathédrale profanée.

Une sorte de délire s’empara de la société de Goa en même temps que la religiosité redoublait. Les adultères devinrent plus nombreux, les vierges prirent des amants. La belle Conception Colaço donna libre cours à son insatiable amour des adolescents et Juana de Faria prostitua son visage d’ange fané à tous les aventuriers qui voulurent la suivre. Le vieux Marcora laissa à ses quatre filles le soin de s’occuper de l’administration de la marine dont il était chargé. Sur le quai de la ville neuve, il sommeillait assis devant sa porte sur laquelle était écrit : Marine, en grosses lettres et il disait : « Elles sont très intelligentes. Elles s’entendent mieux que moi en affaires. Voyez mes filles. » Et il y avait un visage enfantin et souriant à chacune des quatre fenêtres du premier étage.

Castro buvait. Son ancienne passion du rhum s’était définitivement réveillée. Il buvait parce que le rhum verse à l’âme une chaleur divine et la projette sur des sommets ensoleillés, parce qu’il fallait perpétuellement s’entretenir de l’avenir de Goa en buvant avec des hommes incapables, parce qu’il oubliait quand il avait bu la violence de ses discussions avec son fils et cette paralysie morale qui l’empêchait de parler d’amour à Rachel.