Il considérait la croix en silence. Il lui semblait bien la reconnaître. Il vit que l’extrémité en était écrasée, car elle avait servi de bélier. C’était le gardien de cette maison qui, jadis, quand on avait décidé du pogrome dans le quartier juif s’était chargé de la croix derrière laquelle devaient marcher les chrétiens. Il avait dû la rapporter et elle reposait, oubliée, depuis lors.
Castro s’en revint à pas lents vers la maison. Les mots s’étaient séchés sur ses lèvres. Il décida de ne parler d’amour que le lendemain.
Mais l’inquiétude était entrée en lui. Il s’éveilla à plusieurs reprises dans la nuit, baigné de sueur. Une fois, c’était pour se dire :
— Moi, le descendant des Castro, je vais épouser une juive, une fille ramassée dans le ruisseau.
Une autre fois il se voyait, suppliant Rachel à genoux ou tendant les bras pour écarter une mystérieuse barrière qui se dressait entre eux. Et il se répétait :
— Il y a une croix qui nous sépare.
Le Couteau
Les événements allèrent plus vite encore que ne l’avaient espéré ceux qui les dirigeaient. Le conseil de la colonie nomma Castro président par acclamations. Le gouverneur ne vint pas ratifier cette nomination. Il demeura enfermé dans le palais du Gouvernement dont le grand portail demeura clos. C’était un homme étonnamment taciturne et un serviteur qui demeura auprès de lui raconte ensuite qu’il avait passé deux jours, immobile, à regarder la pointe de ses souliers. Quand « L’Andromède » relâcha à Goa avant de faire voile pour Lisbonne, on ne sut comment le prévenir qu’il ne courrait aucun danger s’il regagnait ce navire et quittait pour toujours Goa. Un enfant parvint à se hisser jusqu’à une fenêtre dont il cassa un carreau et au travers de laquelle il cria ces conseils de départ et cette garantie de sécurité. Personne ne vit de barque se détacher de l’escalier de marbre du palais qui plonge dans la rivière. On sut pourtant le lendemain, quand « L’Andromède » quitta Goa, qu’elle emportait le gouverneur à son bord. On pensa généralement qu’il avait été favorisé par le sort car les plus violents avaient estimé qu’il était peu sage de laisser rentrer à Lisbonne un homme qui, malgré ses habitudes de silence, présenterait à la Cour les événements sous un jour peu favorable à la colonie. Ils avaient parlé de le jeter à la mer avant qu’il atteignît « L’Andromède ». On se souvenait aussi que ses prédécesseurs étaient morts à quelques mois d’intervalle, atteints de maladies rapides et inconnues. Cela tendit à faire penser que, contrairement à la croyance répandue, la tristesse peut être accompagnée de la chance, comme la joie.
Le colonel eut le tort de se rendre à une beuverie nocturne, non loin de Ribandar. Il y fut retenu jusqu’à une heure tardive. Comme il revenait vers la ville neuve, il quitta le bras des quelques buveurs qui l’accompagnaient et qui étaient tous de zélés partisans de l’archevêque, parce qu’il s’était entendu appeler par son nom, à l’extrémité d’un petit chemin. Les buveurs déclarèrent le lendemain que le nom du colonel avait retenti plusieurs fois dans la nuit, suivi d’imprécations préférées sur un ton plaisant par celui-ci. Ils ne furent pas d’accord sur le moment où ils avaient entendu un coup de fusil et plusieurs affirmèrent même n’avoir rien entendu. On trouva le colonel mort, au matin, droit sur son séant, le dos contre un palmier auquel il s’était adossé après avoir reçu une balle dans la poitrine.
Les troupes, privées de chef, n’intervinrent pas dans les désordres qui se produisirent autour des églises. Certains prêtres, demeurés fidèles à l’autorité du pape, se refusaient à céder la place aux nouveaux titulaires nommés par l’archevêque. Des groupes exaltés enfoncèrent les portes derrière lesquelles ils s’étaient enfermés. On mit le feu à quelques maisons, appartenant à des fonctionnaires qui étaient passés précipitamment sur le territoire anglais. Pendant plusieurs jours, le bruit courut que l’officier chargé de la garde de la poudrière, à Ribandar, et qui était le neveu du colonel, allait y mettre le feu pour venger son oncle. Cette poudrière était presque vide. Mais les Hindous, ignorants du mystère de la poudre, prétendaient que toute l’île sur laquelle était bâtie la ville neuve et le vieux Goa allait sauter. Il y en eut qui pensèrent échapper à cette catastrophe en demeurant sur des barques, au milieu des étangs. En sorte qu’on vit toute une flottille où l’on mangeait et dormait sous des parasols, errer sur les eaux, jusqu’à ce que l’on apprît la fuite à Bombay de l’officier dont on redoutait la vengeance.