TROISIÈME PARTIE

La Confession de Castro

Cette nuit-là, Joachim de Castro avait de la peine à s’endormir. A la clarté de la veilleuse, qui était près de son lit de bois sculpté, ses yeux erraient sur les vieux portraits de prélats et de guerriers ou fixaient la porte de sa chambre et sa grande serrure de fer. Il avait l’appréhension de voir cette porte s’ouvrir et son père debout, une lampe à la main. Il était déjà venu à deux reprises le réveiller dans la huit, pour le sommer de lui obéir, de quitter Goa dès le lendemain. Il avait répondu respectueusement que son devoir était de partager les dangers que son père pouvait courir. Puis il avait gardé un silence obstiné. Le nom de Rachel n’avait pas été prononcé, mais son image éblouissante s’était tenue entre les deux hommes.

Joachim se retourna sur son oreiller. Il s’était couché de trop bonne heure. Il ferma les paupières et dans cet état intermédiaire qui n’est ni la veille, ni le sommeil, il vit des images se dérouler.

Sur le chemin qui monte vers le couvent des jésuites, dans l’île de Chovas, il y avait un fourmillement de robes sombres et de croix blanches partant de la porte du couvent. C’étaient les missionnaires, les disciples de saint François Xavier qui s’en allaient à Malacca et en Chine évangéliser les hommes. Joachim voyait distinctement leur figure énergique ou brillaient des yeux clairs, leur longue barbe, le scapulaire de leur poitrine. Mais trois ombres se balançaient de droite et de gauche à travers ce cortège et le dispersaient. C’étaient les trois Chinois qu’on avait pendus devant le portail du couvent.

Son regard allait plus loin et il voyait les caravelles de jadis fendre les flots de la rivière Mandavi avec leur proue recourbée. Des aventuriers portugais ôtaient leur casque et leur cuirasse et sautaient joyeusement sur les quais de Goa où se pressait une foule bigarrée. Et cette foule s’enfonçait en bourdonnant entre les porches sculptés, sous les encorbellements des balcons à feston de pierre, sous les loggias où souriaient des dames à collerettes. Le vice-roi des Indes sortait de son palais, parmi des cavaliers, des seigneurs à panache et à manteau de velours. La grande place devant la cathédrale était remplie d’un peuple dans l’attente, tourné vers le seuil énorme du palais de l’Inquisition.

De ce seuil, Joachim voyait sortir indéfiniment les ordres monastiques qui avaient rempli autrefois les innombrables couvents de Goa : il reconnaissait les dominicains à leur capuchon blanc, les cordeliers à la corde qui ceignait leurs reins, les membres de l’ordre pour la rédemption des captifs à la croix de laine rouge qu’ils portaient autour du cou. Les orphelines nobles de Sainte-Anne et les vierges de l’Enfant-Jésus avaient leurs mains croisées sur leur poitrine et chantaient des cantiques. Conception Colaço, à demi-nue, les seins écrasés sur le fer d’un balcon, riait de toutes ses dents et mettait une note d’impudeur invraisemblable dans la gravité des choses. Mais il voyait des pénitents sous des cagoules et des porteurs de cierge au visage désespéré. Et il comprenait qu’il assistait à une solennelle cérémonie religieuse.

Et soudain, sur la ville, il voyait un clocher tomber, puis un autre. Une cloche qui sonnait à toute volée se détachait. Une tour se démantelait, un cloître dépouillé de sa toiture apparaissait comme une procession de squelettes. De délicieuses figures de femmes se séchaient brusquement entre les colonnettes de marbre des fenêtres. Le vent dispersait la foule comme une poussière. Il ne restait qu’une silhouette au milieu de la place et c’était la sienne. Il était face à face avec un personnage qui venait d’apparaître sur le seuil de la cathédrale et qui tendait vers lui un doigt menaçant et ce que tout le monde redoutait depuis longtemps, ce dont on ne parlait qu’à voix basse et avec horreur, la menace qui planait sur les schismatiques de Goa, l’excommunication était lancée contre lui. Joachim ne distinguait pas les syllabes des formules redoutables mais il comprenait qu’il était considéré comme le seul responsable des troubles religieux de Goa, qu’il était rejeté hors de l’Église, maudit à jamais.

Tout disparaissait, les prêtres, les chevaliers, les monuments. Joachim, assis à côté de Rachel, regardait la mer, sur le quai de la ville neuve de Goa. Il était entouré de Chinois.

Depuis plusieurs jours, leur troupe gémissante ravagée par la malaria était venue s’installer dans le port, à l’endroit où pourrait apparaître une jonque de Macao susceptible de les rapatrier. Ils avaient transporté les cercueils où ils avaient placé leurs morts et insoucieux des menaces, ils se refusaient à quitter le quai dans la crainte de manquer la jonque libératrice.