Joachim attendait cette jonque dans son rêve. Rachel et lui n’étaient plus que de misérables émigrants, avides de partir ensemble pour un pays inconnu. Il avait près de lui l’épaule de Rachel et la présence de cette chair contre la sienne lui communiqua une chaleur si pénétrante qu’il se réveilla.
Il chercha un caractère prophétique dans ces images incohérentes. Il était menacé d’être excommunié. Tous ceux qui adhéraient au schisme de l’archevêque le seraient en même temps que lui. Ne devait-il pas tenter d’échapper à ce qu’il considérait comme la plus terrible des éventualités ? Mais cela ne suffisait pas. Son devoir était aussi de tenter de sauver son père. Son père ! Il était séparé de lui par Rachel.
Joachim, assis sur son lit la nuit, voyait clairement la situation. Son père le haïssait parce qu’il aimait Rachel Jehoudah et qu’il sentait que son fils l’aimait aussi. A qui des deux serait cette femme qui semblait hantée par une idée inconnue de lui, un projet qu’il n’arrivait pas à deviner. Elle ne pouvait pas aimer son père. Le physique de Pedre de Castro n’était pas celui d’un séducteur malgré les parfums dont il se couvrait et le soin un peu ridicule avec lequel il choisissait ses cravates et ses chemises de soie. Lui n’avait pas assez de confiance en lui pour espérer être aimé. Il était trop jeune pour Rachel. Et pourtant… Elle lui avait parlé de sa solitude avec des yeux où il avait vu s’allumer cette lueur d’émeraude dont l’éclat le faisait défaillir. Elle avait gardé sa main dans la sienne en disant qu’elle souhaitait être aidée par quelqu’un de courageux.
Et Joachim se disait qu’il accepterait de n’être comme dans son rêve qu’un misérable coolie, travaillant à Macao, parmi des Chinpis, si Rachel était auprès de lui.
Joachim craignait inutilement l’apparition de son père dans sa chambre. Pedre de Castro était à la même heure chez Rachel. Il venait du port d’Aguada et de celui de Marie-Madeleine. Heliodora de Cunha qui avait reçu le commandement de l’armée avait disparu depuis plusieurs jours. Il passait pour l’homme le plus énergique de Goa et il avait imposé par son autorité une certaine discipline aux troupes désorientées par la révolution. On disait qu’il attendait les événements en territoire anglais, dans la compagnie d’une jeune négresse de Mozambique. Pedre de Castro l’avait remplacé et dirigeait les affaires militaires comme les affaires civiles. Depuis, il ne disposait que de peu de temps. L’avenir de la future république dépendait de la conduite des forts quand apparaîtrait le navire envoyé par la métropole. Les canons de Marie-Madeleine et d’Aguada pouvaient lui défendre l’accès du port et même le couler bas. Certains esprits malveillants prétendaient que les canons des forts étaient depuis longtemps hors d’usage et que de toute façon ils ne pouvaient servir puisque les officiers susceptibles d’en diriger le maniement étaient partis. Pour tranquilliser les esprits et affirmer sa puissance, Castro, depuis trois jours, faisait faire des exercices de tir presque incessants. Une des grandes pièces de Marie-Madeleine avait éclaté.
Auprès une longue course à cheval, Castro s’était arrêté quelques minutes chez lui. Là, il avait bu plusieurs verres de rhum pour se donner du cœur et il s’était hâté vers Rachel.
Maintenant, il parlait. Une étrange facilité de paroles le possédait. Il ressentait un véritable élan de sincérité, analogue à ceux qu’il avait éprouvés quand il parlait à Dieu dans l’église des Rois Mages. Tout était devenu aisé pour lui. Il dit à Rachel qu’il l’aimait et qu’il était résolu à l’épouser si elle y consentait. Il l’arrêta quand elle voulut l’interrompre. Il savait ce qu’elle allait dire. Il fallait qu’il mît son âme à nu devant l’envoyée de la Providence.
Ces deux mots rappelèrent à Rachel son arrivée chez Antonia et elle eut un rire intérieur. L’odeur de drap mouillé que dégageait Castro évoqua le relent de bois pourri et d’humidité de la vieille maison de Bombay. Elle le revit, d’une manière saisissante, en bras de chemise, regardant une dent gâtée dans une glace ; elle entendit le bruit de sa bague sur le marbre de la cheminée, la sonnette fêlée, le chant des grenouilles.
Elle avait placé sur la table un de ces vases de terre fabriqués à Goa et qui ont la même couleur que la peau des Hindous qui en font cuire la terre. Elle fit jaillir le rhum d’un goulot noirâtre et elle poussa un verre plein vers Castro. Elle commençait à être saisie d’une violente curiosité pour ce qu’il allait lui dire. Elle était à demi étendue sur un fauteuil de paille et elle s’efforçait de diminuer la gravité de la conversation en chassant parfois un moustique d’un coup d’éventail. Elle ne remarquait pas que le mouvement de son peignoir découvrait son épaule ambrée et presque son sein.