— Tel que je suis ! Il faut que vous me connaissiez tel que je suis, dit-il à mi-voix. Il y a en moi des choses obscures que je n’arrive pas à démêler. Suis-je bon, suis-je mauvais, je ne sais pas. Il est vrai que le bien et le mal…

Il s’arrêta, mesurant un problème dont il avait longtemps cherché la solution sans la trouver. Puis il écarta, du geste, le problème.

— On s’entend pourtant généralement pour reconnaître que telle action est bonne, telle autre mauvaise. Vers ma vingtième année, j’ai été animé de la volonté délibérée de n’accomplir que ce que l’on appelle communément le mal. Ce fut beaucoup sous l’influence de Deodat de Vega. Il revenait d’un voyage en Perse et en Tartarie, il avait séjourné à Khiva, à Boukhara et dans le pays des Cafirs. Il disait que dans cette région étaient les hommes les plus cruels de la terre. C’étaient des musulmans schiites, mais il me parlait, autant qu’il me souvient, de certaines sectes qui adoraient le Diable. Il prétendait avoir été initié par des intellectuels de là-bas, à une sorte de philosophie assez compliquée qui amenait ses croyants à la religion du mal. Deodat de Vega ne m’apparaissait pas alors comme un bien grand intellectuel. Je le considérais comme un sceptique et un jouisseur. Bien que catholique convaincu, je subis pourtant son ascendant. Je feignis de me moquer de sa prétendue religion du mal ; mais en fait j’y adhérai de toutes mes forces. Il devint mon compagnon, mon inséparable ami. Nous prîmes l’habitude de mener une vie crapuleuse à la ville neuve d’abord, puis à Bombay. Je torturais ma mère pour lui arracher l’argent nécessaire. La malheureuse créature que j’avais épousée, sans trop savoir pourquoi, mourut de chagrin, me laissant Joachim dont la naissance ne m’avait causé que de l’ennui.

Castro se servit à boire, il but, il s’essuya les lèvres du revers de la main, il regarda le plafond puis Rachel et il reprit :

— Je pourrais dire que j’ai du remords d’avoir négligé l’éducation de mon fils, d’être la cause indirecte de la mort de cette femme d’une nature fidèle mais d’une intelligence bornée, je pourrais dire que je regrette d’avoir passé ma jeunesse avec des filles et des gens sans aveux, mais non, pourquoi dire ce qui n’est pas ? Je n’ai à la vérité, aucun remords. Quand je me suis confessé à un prêtre, j’ai dit naturellement que je haïssais mes fautes mais je mentais. On est plus sincère, à certaines heures, devant la femme qu’on aime que devant Dieu. Je ne me l’explique pas, d’ailleurs. Mais on s’explique si peu de chose, quand on considère sa propre âme.

Castro parlait maintenant avec cette abondance et cette satisfaction que donne la découverte de soi-même. Il avait eu du remords dans une partie extérieure de sa conscience, une surface qui n’était pas son âme profonde. Mais dans le fond vrai, pas de remords. Qu’importe, du reste ? N’y a-t-il pas des hommes auxquels il est permis plus qu’à d’autres ? Eh ! bien, il était de ceux-là. Dans la balance, s’il y avait une balance, que pouvaient compter des peccadilles de jeunesse, à côté de l’œuvre qu’il allait accomplir, des services qu’il allait rendre.

Il marcha de long en large et il but encore. Rachel mit sur son visage un sourire favorable et complaisant :

— C’est une curieuse évolution que j’ai subie, et même maintenant je ne sais pas si je la comprends bien. J’ai eu des retours à la foi, à Dieu. J’ai pensé parfois à entrer dans un couvent. Au milieu de mes élans les plus ardents, je sentais que j’avais un pied dans le mal et que l’on me tirait par ce pied. Vous rappelez-vous ce portrait que j’ai tailladé avec un canif, le matin où nous arrivions ensemble de Bombay ? C’était celui de mon aïeul, Pedre de Castro. Je me proposais de le brûler. Eh ! bien, je l’ai fait réparer et il trône toujours chez moi devant la porte d’entrée ; c’est lui qui accueille les visiteurs. Je vous ai raconté l’influence que Pedre de Castro a eue sur moi. Si le diable existait on aurait pu dire qu’il était possédé du diable. C’est lui qui a volé le pape de cette croix dont j’ai hérité. Il a vendu une jeune fille noble qui ne voulait pas de lui au roi de Visapour. C’est lui qui tuait les juifs quand il le pouvait. A cette époque, on ne vous faisait pas de procès, lorsqu’on tuait un juif. Rachel, écoutez-moi. Je n’aime pas les juifs. Je peux vous le dire, puisque vous allez vous convertir, puisque je vous ai entendue d’ailleurs parler avec clairvoyance des gens de votre race et que vous êtes de mon avis. Je n’aime pas les juifs parce qu’ils sont lâches.

Il était tout à fait ivre. Rachel se leva, prit dans une boîte une cigarette qu’elle alluma et se rassit :

— C’est vrai, dit-elle. Continuez.