— Antonia avait la mission de me découvrir des juives dans Bombay. Je prenais plaisir à les avoir, à leur promettre de l’argent, pour les humilier, pour les sentir sous ma domination, les traiter en esclaves. Je me rattrapais ainsi du mal que m’avait fait une juive, celle dont j’ai causé la mort. Oui, il y en a une autre que vous qui m’a fait souffrir. Pourquoi est-ce cette femme que j’ai désirée plutôt qu’une autre ? C’est une chose que je ne saurai jamais. On est lié à certains traits de visage, à certains mouvements d’un corps. C’est ce visage que l’on voudrait regarder, ce corps qui vous donnerait du plaisir et pas un autre. Je parle en ce moment de la femme à qui vous ressemblez.
Il regarda attentivement Rachel comme pour s’assurer de cette ressemblance.
— J’en arrive à l’histoire de cette sorte de crime que j’ai commis. On peut appeler cela un crime, si on croit au bien et au mal, dans ce cas-là seulement. Je n’y croyais pas alors. Maintenant, je ne sais pas. Et pourtant, c’est la seule action qui m’a fait éprouver, à certaines heures, je dis à certaines heures, un véritable remords, cette brûlure déchirante qu’aucune confession n’adoucit. Il y a des gens qui prétendent qu’on est obligé d’une façon mécanique de refaire certaines actions accomplies, par son père ou un de ses ascendants. Peut-être y eut-il de cela. Vous avez peut-être entendu raconter l’histoire du pogrome de Goa. On dut en parler, à cette époque, à Cochin. C’est moi qui en fus l’instigateur, moi ! Mon maître Deodat de Vega ne me conseilla rien, ne m’inspira rien. Je voulais avoir une femme et je l’aurai eue, d’ailleurs. C’était une question de temps. Ce que je dis ne peut vous offenser, il ne s’agit pas de vous qui serez chrétienne demain mais on a toujours une juive avec de l’argent. Seulement, je la voulais tout de suite. Le hasard me servit. Par hasard, un soir, Deodat de Vega et moi, en nous promenant, nous trouvâmes, au pied d’un arbre, un enfant mort. C’était le fils du gardien de l’église des Rois Mages. Il avait été mordu par un serpent. Vous entendez bien, nous le trouvâmes mort. Nous n’étions pour rien dans cette mort. Nous avions rencontré quelques minutes auparavant le mari de la femme en question, un médecin appelé Jehoudah. Il avait dû passer à côté de l’enfant sans le voir. J’eus alors un trait de lumière dans l’esprit. Nous prîmes l’enfant, nous lui attachâmes une pierre au cou et nous le jetâmes dans un bras de la rivière, à un endroit que nous savions très profond. Il était mort, n’est-ce pas ? Qu’il dorme dans l’eau ou dans la terre… Puis nous allâmes trouver son père et nous fîmes hypocritement des recherches pour le retrouver. Des gens nous aidèrent. Qu’était devenu l’enfant ? demandait-on. Eh bien ? Et ce Jehoudah, ce médecin qui possédait des livres, qui devait s’occuper de magie ! Assurément, c’est par magie qu’il avait pu retenir une femme aussi belle. Il venait de commettre le crime rituel, il avait emporté l’enfant chez lui. Je simulai la plus grande fureur, je réunis une bande de bons catholiques du vieux Goa et cela me conduisit à la faveur d’un pogrome nocturne jusqu’à la chambre de la femme dont je rêvais. Je l’ai tenue toute nue ou presque sous mon bras. C’était une douce, une faible. Elle palpitait et demandait grâce. On ne voit bien qu’après les événements comment on aurait dû en tirer parti. J’aurais dû la prendre dans sa chambre comme font les soldats, quand ils pillent les villes, et puis tout aurait été dit. Mais ce Jehoudah, ce vil petit médecin juif, m’avait frappé au visage. Moi, Castro, j’avais été frappé par Jehoudah. Mon aïeul l’aurait tué sur-le-champ. Je lui fis grâce de la vie, et l’idée assez machiavélique, ma foi, me vint, d’avoir sa femme devant lui, dans la barque qui me ramenait au son de la guitare… Que se passa-t-il alors dans le cerveau de la belle créature que j’emmenais ? J’ai toujours pensé que l’émotion lui avait fait perdre l’esprit. Elle se jeta à l’eau. Elle se noya. Mais cela d’elle-même, par sa propre volonté. On m’a accusé d’être la cause directe de cette mort. Si on remonte à travers les causes, on s’aperçoit que chacune de nos actions a des contre-coups lointains et absolument inattendus. Rien ne pouvait faire penser que cette femme préférerait la mort à… appelons cela le déshonneur, c’est l’expression dont on se servit pendant le procès. Car il y eut un procès interminable. Je me défendis âprement. Oh ! pas par crainte d’une condamnation, certes, mais par goût naturel de la victoire. Eh ! bien, tu ne le croiras pas, peut-être. Il m’est arrivé à cette époque d’entendre dans ma chambre des meubles craquer, qui ne craquaient pas auparavant, d’avoir, certains soirs, autour de moi, le sentiment d’une présence, et d’une présence qui n’était pas hostile. Personne n’est venu nous dire ce qu’il advient des morts. On s’attache les êtres par le désir que l’on a d’eux. Tu prétendras peut-être qu’il y a là un peu de folie ou une suffisance extraordinaire de ma part. Je me suis souvent imaginé que la morte était dans mon atmosphère, que c’était moi qu’elle accompagnait, qu’elle suivait et par amour, et même je pensais qu’elle avait le même regret que moi, le regret de ne pas avoir été prise par Pedre de Castro. Cette idée ne m’a pas quitté et quand je t’ai vue chez Antonia m’apparaître dans une glace — on dit que les morts apparaissent toujours dans des glaces — j’ai eu peur parce que j’ai cru que tu étais Dolça Jehoudah et que les morts font toujours peur. Mais je vais te dire autre chose. Cette idée s’est tellement ancrée dans mon esprit que malgré le tort matériel que je lui ai causé je n’ai pas cessé de haïr le médecin Jehoudah. Je le hais parce qu’il a eu une femme que je devais avoir, parce qu’il était plus instruit que moi, parce qu’il possédait des livres que je n’ai pas eu l’idée de détruire quand j’ai mis sa maison à sac, parce que peut-être dans un domaine invisible, il me dispute la présence dont je t’ai parlé… les meubles qui craquent… un je ne sais quoi de tendre et de doux qui flotte dans l’air… Et puis, tout de même, il m’a donné un coup sur la figure et la vengeance que j’ai exercée était, en somme, bien bénigne. Car, au fond, s’il avait eu le choix, ce Jehoudah qui avait bien montré déjà qu’il était un lâche, aurait certainement préféré cette vengeance-là à un duel par exemple, duel que je considérais d’ailleurs comme impossible…
Castro fut interrompu par une sorte de cri, de râle bizarre que poussa Rachel. Il s’arrêta et s’aperçut qu’elle riait, d’un rire hystérique, très long, qui la faisait se courber en deux.
— C’est l’idée d’un duel qui te fait rire, dit-il. Je le comprends.
Rachel avait laissé tomber sa cigarette. Elle en ralluma une autre. Elle alla faire deux ou trois pas sous la vérandah en respirant avec force et en disant :
— Qu’il fait chaud ! Ces chaleurs des jours de pluie sont plus lourdes que les autres.
Elle revint vers Castro et elle dit lentement :
— Dans quelle mesure, d’après vous, se réalise sur la terre, cette terrible phrase de la Bible : Les fils seront punis pour les péchés des pères ?
— Je ne sais pas, balbutia Castro dérouté. Je n’y ai pas pensé. Quel rapport cela a-t-il avec ce que je viens de dire ?