— Rachel, je n’ai aimé que toi au monde. Je t’ai dit que tu étais l’envoyée de Dieu. Tu l’es peut-être. Si Dieu s’occupe des hommes il doit guider les êtres comme moi aussi bien que les autres. Plutôt que tu sois à mon fils Joachim je préférerais te savoir, du matin au soir, chez Antonia à la disposition des marchands anglais. Mais, c’est moi que tu vas épouser. Pourquoi avons-nous attendu si longtemps ? Il faut que ce soit une chose faite quand le conseil de la colonie me proclamera président de la République. S’ils protestent parce que tu es une juive convertie, je me charge de leur fermer leur bouche.

Il se releva. Il était saisi d’une idée subite. Tout pouvait être terminé pendant la nuit. Il connaissait, un cabaret, sur le quai, où Jéronime Caval restait à boire jusqu’au matin. Il le paierait largement. Il baptiserait Rachel, il les unirait devant Dieu.

Il avait pris la main de Rachel et il voulait la faire se lever pour qu’elle le suivît. Elle sentait l’odeur de rhum et de pluie qui venait de lui. Elle était écœurée, mais restait souriante.

— Non, cria Castro, Jéronime Caval est un bandit. Nous allons réveiller l’archevêque, faire ouvrir la cathédrale. L’archevêque peut bien marier la nuit celui qui pour lui va faire la guerre au Portugal. Viens !

Il la tirait de toutes ses forces. Elle fut obligée de se lever.

— Pourquoi pas ? hein ? La nuit n’est pas avancée. Nous avons le temps ! A minuit, nous serons mariés. Tu viendras chez moi. J’appellerai les serviteurs pour qu’ils sachent que tu es ma femme et Joachim aussi. Il te baisera la main à genoux devant moi.

Rachel essayait de lui démontrer que c’était impossible. Mais pendant qu’elle luttait pour ne pas être entraînée vers la porte, la rage l’envahissait. Peut-être si elle avait eu une arme à portée de la main, aurait-elle frappé Castro. Une seconde elle en chercha une. Mais elle songea que, de même qu’elle n’avait pas voulu tuer un homme pardonné de Dieu, elle ne tuerait pas un ivrogne qui n’avait plus qu’une demi-conscience.

— Rachel, tu es Rachel et tu es l’autre en même temps. Tu ne me fais plus peur comme autrefois. Comment as-tu pu me faire peur ? Je veux respirer ta peau, reposer contre toi.

Il s’attendrissait. Sa tête tomba sur l’épaule ambrée de Rachel et il sentit contre sa tempe la tiédeur fiévreuse de son sang.

— Sois à moi tout de suite, dit-il. Viens dans ta chambre.