Elle y demeura un temps qu’elle ne put évaluer. Il lui sembla que quelqu’un s’avançait vers la vérandah dans le jardin. Sa première pensée fut que c’était Pedre de Castro et elle faillit, tant ses nerfs étaient surexcités, se mettre à crier d’effroi.
Elle alla jusqu’aux trois marches de pierre qui aboutissaient au jardin et elle s’entendit appeler par son nom d’une voix hésitante. C’était Joachim.
Il s’excusa tout de suite de son audace. Ne pouvant dormir, il s’était relevé et il était venu rôder dans les terrains vagues qui donnaient sur le derrière de la maison. A la clarté de la lampe il avait aperçu le casque de la chevelure et la silhouette des épaules claires sur le fauteuil. L’abattement qu’il avait cru distinguer dans la pose l’avait inquiété et l’avait poussé à franchir le mur.
Il allait encore s’excuser quand il sentit contre lui une longue forme tiède et près de son visage le souffle d’une haleine dont la pureté le grisa.
— Il faut que vous me sauviez, dit Rachel en s’appuyant des deux bras à ses épaules.
Il la soutint, il la fit asseoir. Il lui sembla qu’il venait de boire, d’un seul coup, un vin extraordinaire et qu’il était transporté dans un univers sublime. Rachel le tenait toujours avec ses mains chaudes, elle frissonnait, ne pouvant parler. Elle était à cette minute où une femme qui a soutenu un trop grand effort nerveux est prête à se donner à celui qui profitera de sa faiblesse parce qu’elle espère confusément retrouver sa force dans le mystère de l’abandon. Mais Joachim n’avait pas assez d’expérience pour le sentir.
— Oh ! oui je veux vous sauver, dit-il. Je suis venu pour cela. Dites-moi ce qu’il faut que je fasse.
Et il lui exposait les projets qu’il retournait dans sa tête depuis le commencement de la nuit. Il doutait de la sainteté de l’archevêque. Il ne croyait pas à l’avenir de la révolution dirigée par son père. Il s’attendait à ce que d’un moment à l’autre des troupes envoyées par le Portugal rétablissent l’ordre, exercent de sévères représailles. Rachel allait être entraînée dans la catastrophe dont la folie de son père serait responsable. Mais il était temps de fuir si elle voulait. Le port de la ville neuve était surveillé mais rien n’était plus facile que de s’entendre avec un batelier malabarais et d’aller s’embarquer sur la côte déserte, entre Cabo et Siridao. Beaucoup d’habitants de Goa l’avaient fait déjà. Si elle voulait, il se chargeait de tout.
Mais Rachel secoua la tête. Sa faiblesse s’évanouissait et elle reprenait conscience de la situation. Elle se trouvait dans la nécessité d’agir et elle était envahie par l’horreur de l’action qu’elle projetait. Ah ! partir ! n’entendre plus parler de rien, ne plus voir l’homme qu’elle haïssait ! Mais alors, c’est qu’elle était lâche comme son père qui au lieu de venger sa femme s’était plongé dans la lecture de ses livres, comme ceux de sa race qui courbaient l’échine sous les coups et attendaient, au lieu de lutter pour la justice, la venue chimérique du Messie.
Elle parla d’une voix basse, au timbre désespéré :